Photo du film MICHEL ANGE

MICHEL-ANGE, cathédrale de mise en scène – Critique

Trois ans après Paradis, et en attendant Dear Comrades présenté à la dernière Mostra, MICHEL-ANGE de Kontchalovski bénéficie d’une sortie discrète en France, entre deux vagues COVID, qui ne lui permettront sans doute pas d’être vu par beaucoup. Pour les quelques courageux prêts à braver le virus, il ne faudra surtout pas manquer ce morceau incroyable de cinéma, définitivement l’un des indispensables de cette étrange année de cinéma.

Des dinosaures qui peuplent encore la planète cinéma, Andreï Kontchalovski est peut-être des plus impressionnants : son tableau de chasse, du scénario d’Andreï Roublev à la réalisation de Tango et Cash avec Sylvester Stallone, en passant par son indispensable premier film (Le Premier Maître en 1965), traverse sept décennies de cinéma, plus de quarante long-métrages écrits ou mis en scène, en cinq langues (russe, anglais, italien, allemand, français), de Whoopi Goldberg à Tarkovski, et désormais de Roublev à Michel-Ange, sujet de son dernier film, Il peccato (Le péché), sobrement traduit en MICHEL-ANGE pour son exploitation en France. Faux-biopic qui camouffle plutôt son propre autoportrait d’artiste (ça ne vous rappelle rien ?), MICHEL-ANGE conte les années charnières de la vie du sculpteur et peintre italien à travers trois de ses œuvres les plus remarquables (dont deux qui resteront inachevées) : le plafond de la Chapelle Sixtine, le titanesque tombeau du pape Jules II et la façade de la basilique San Lorenzo de Florence.

Michel-Ange n’est pas tout à fait Kontchalovski, de la même manière que Roublev n’était pas tout à fait Tarkovski : la posture, plus humble que de projeter sa propre œuvre sur celles de génies immortels, est davantage celle d’un tourment – celui de faire Art et des sacrifices que cela implique. Pour Tarkovski, le sacrifice était d’ordre religieux ; pour Kontchalovski, il est politique.

Photo du film MICHEL ANGE

MICHEL-ANGE se mue alors tour à tour en Borgia, en Amadeus, en Fitzcarraldo – de l’écrasant opprobre des puissants au germe de la folie dans un esprit débordé, l’introspection intimiste n’est finalement que de courte durée, façon observation d’une dégringolade schizophrène : ce qui intéresse particulièrement Kontchalovski, c’est la lutte presque mythologique entre l’humanité et l’éternité, entre l’Homme et son Art. Un Homme qui, tel un personnage abrahamique, en vient à déplacer des montagnes et à décorer le logis même des représentants de Dieu sur Terre – l’ampleur de la tâche, herculéenne, en devient mystique. C’est dans son approche picturale du cadre que le cinéaste russe va d’ailleurs chercher ce jeu des proportions : les villes sont labyrinthiques, les paysages gigantesques, majestueux. L’Homme n’est plus qu’une fourmi, un point, une poussière au milieu de l’Espace. A cette image, ce plan magnifique où Michel-Ange dévisage ce « Monstre » de Carrare, rocher millénaire, dantesque et inexorable. Lui, est immortel ; Michel-Ange ne l’est pas encore. La Nature, infinie, se matérialise alors en un rocher cubique. Cellule du monde inanimé, elle pourrait alors devenir une ruine du monde du vivant.

Au-delà de la réputation de Kontchalovski, on n’attendait pas forcément plus de MICHEL-ANGE qu’un ampoulé métrage de vieillard dépassé sentant la naphtaline. Cinéaste irrégulier et incertain, la force évocatrice, politique et poétique de Kontchalovski n’a pourtant jamais faibli ; et ce nouveau film, de par son ambition démesurée de faire ressentir la démesure de l’immortalité et le poids du sacré, est en cela d’une infinie sagacité. En allant chercher chez Tarkovski, chez Bresson et dans la Renaissance une universalité qui rend chaque tableau actuel à sa manière, Kontchalovski parachève sa proposition de faire de l’Art une religion en soit ; une religion violente, une religion de martyrs, mais en laquelle il faut croire, contre vents et marées, envers et contre tous. Il ne manquait qu’alors l’expérience de soixante-dix années à filmer le mouvement pour que MICHEL-ANGE se déguste également comme un chef d’œuvre esthétique – décors, photographie, costumes. Sublime. Un monument plastique, philosophique, sensoriel, qu’on n’est pas prêt d’oublier – et accessoirement l’un des meilleurs films de 2020.

Vivien

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Titre original : Il peccato• Réalisation : Andrey Konchalovsky• Scénario :Andrey Konchalovsky, Elena Kiseleva• Acteurs principaux : Alberto Testone, Jakob Diehl, Francesco Gaudiello• Date de sortie : 21 octobre 2020• Durée : 2h09min
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Virtuose

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