Crédits : Yannis Drakoulidis / Netflix

THE LOST DAUGHTER, enfin un film sincère sur la maternité – Critique

La scène d’ouverture donne le ton : Leda flotte seule dans la mer, le corps sans aucune secousse et le visage sans mouvement. On ne sait pas si elle est paisible ou morte, et finalement c’est une belle métaphore de son état : chancelant, flou, submergé.

Tout au long de l’histoire, Leda reste prise dans les vagues. Constamment perturbée par les autres, mais surtout par ses propres souvenirs, ce personnage symbolise à la perfection l’épuisement et la détresse que peut ressentir une mère. Ce film Netflix complexe, intelligent, est l’un des rares à traiter aussi justement du sujet de la maternité, sans jugement, à dépeindre la sensation si déchirante, pour une femme qui a des enfants, de ne plus s’appartenir.

Pour THE LOST DAUGHTER, son premier long-métrage en tant que réalisatrice, l’actrice Maggie Gyllenhaal a décidé d’adapter un roman d’Elena Ferrante, « Poupée volée », sorti avant la fameuse saga « L’Amie prodigieuse ». Choix audacieux, car la romancière italienne est mondialement connue et ses livres sont toujours de franc succès.
Maggie Gyllenhaal a eu raison d’oser, son film très réussi a notamment obtenu 3 nominations aux Oscars 2022 : Meilleur scénario adapté, Meilleure actrice pour Olivia Colman et Meilleure actrice dans un second rôle pour Jessie Buckley.
Nomination amplement méritée pour Olivia Colman, dont le jeu est incroyable. L’actrice est aux antipodes de son rôle d’Elizabeth II dans la série The Crown, reine intransigeante, incisive et à la sensibilité bien dissimulée. Dans THE LOST DAUGHTER, elle ne garde que son précieux accent british ainsi que son apaisante voix aiguë pour jouer un personnage anxieux, lent et perturbé.

Crédits : Yannis Drakoulidis / Netflix

Le spectateur dispose de très peu d’informations sur cette cinquantenaire discrète. Elle se présente comme une professeure, mère de deux filles, Bianca (25 ans) et Martha (23 ans), venue passer seule ses deux mois de vacances, sur l’île de Kyopeli, en Grèce.
Matérialisée par ses grandes lunettes de soleil noires qui lui mangent le visage, Leda est dans une posture d’observation de laquelle elle ne sort que lorsqu’elle en est forcée, quand on vient à elle. Son désir de solitude s’éloigne quand une famille envahissante composée d’une trentaine de membres de tout âge débarque sur l’île et vient déranger totalement son paradis solitaire.
L’une des jeunes mères de cette famille, Nina (Dakota Johnson), collée à sa fille, attire son attention et réciproquement. Les deux femmes ont de nombreux points communs, comme leur manière d’être nerveuses et calmes à la fois, anxieuses et en même temps presque détachées.
Cette rencontre va replonger Leda dans des flash-back de sa jeunesse, avec ses propres filles de 5 et 7 ans, quand elle avait l’âge de Nina et a fait des choix peu conventionnels.

Le film est donc porté par trois personnages féminins : Leda (Olivia Colman), Leda plus jeune (Jessie Buckley) et Nina (Dakota Johnson). Ce trio émouvant de mères troublantes soulèvent des questions existentielles éprouvantes : comment rester une femme, avec du désir, des projets, sans se faire dévorer par son rôle de mère ? Est-ce normal qu’une femme ait besoin d’être touchée par d’autres mains que celles de ses enfants ? Est-ce qu’on a le droit de se faire passer avant notre progéniture, sans être égoïste ou cruelle ?
THE LOST DAUGHTER parle avec sincérité de cette relation si particulière d’une mère à ses enfants et de la culpabilité qu’elle peut ressentir de ne pas se sentir comblée par son rôle de parent, car même si celui-ci est une immense source de joie, c’est aussi une immense source de détresse et cette coexistence peut rendre fou.

Crédits : Yannis Drakoulidis / Netflix

Bien qu’il traite de thématiques sombres, comme l’abandon ou la dépression, ce film n’est absolument pas douloureux à regarder, au contraire. Réussir à amener le spectateur à une introspection sans angoisse, c’est très rare et c’est là le génie de la réalisatrice, qui parvient haut la main à signer une œuvre profonde et légère.
D’abord, le lieu et la météo éclairent la photographie. Les images ont été tournées l’été sur la splendide île grecque de Spetses (l’île de Kyopeli est imaginaire). Le soleil, le ciel bleu, la brise de vacances et l’air léger nous transportent facilement dans une rêverie insulaire.
La bande-originale, ou plutôt la quasi absence de bande-originale, apaise également l’œuvre : un peu de musique classique, beaucoup de silence, de bruits de vagues ou de chants de criquets. Ce sont surtout les douces voix des femmes que l’on entend et parfois quelques poèmes récités en italien.

Une jolie scène en particulier résume cette sensation de profondeur et de légèreté mêlées : Leda, en maillot de bain sur la plage, lance avec un sourire indifférent, « Les enfants sont une responsabilité écrasante », à une femme enceinte qui cherchait à discuter avec elle. Les propos sont rudes, mais le décalage des mots prononcés avec le contexte représente bien ce film : un bonbon amer, un appel poétique à se questionner sur notre rapport à nos mères, nos enfants. Une invitation à se pardonner. Parce que, pour paraphraser Simone de Beauvoir : on ne naît pas mère et on ne le devient pas toujours.

Agathe ROSA

Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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Note des lecteurs2 Notes
Titre original : The lost daughter
Réalisation : Maggie Gyllenhaal
Scénario : Maggie Gyllenhaal , Elena Ferrante
Acteurs principaux : Olivia Colman , Jessie Buckley , Dakota Johnson
Date de sortie Netflix : 31 décembre 2021
Durée : 2h02min
4.5

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