Pour son premier long-métrage au cinéma, Frédéric Carpentier dépeint une jeunesse sauvage, violente et désoeuvrée.

Raphaël et sa gueule d’ange règnent sur une bande de petits voleurs des rues. Mais l’ambition de son lieutenant viendra menacer l’équilibre du monde qu’il régit avec minutie. Dès l’ouverture, le réalisateur fait la démonstration d’une mise en scène plutôt inspirée voire totalement efficace dans la restitution de la violence. Les enjeux sont clairement exposés et le personnage qu’interprète Pablo Cobo se dessine dans un clair-obscur ambivalent. Une part de sa personnalité se révèle dans l’ombre de la délinquance, toujours ferme et implacable, la violence est alors pensée comme un masque, un uniforme de travail, lorsqu’il évolue en chef de bande. Quand dans l’intimité de sa vie personnelle, le jeune homme fait preuve d’une désarmante sensibilité. Cette dualité installée dans le portrait du personnage est la principale réussite du film. Elle ouvre sur l’itinéraire chaotique de Raphaël, balloté entre drame familial et misère sociale. Le jeune délinquant doit alors assumer ses choix et faire face aux dilemmes moraux qui se présentent à lui.

Mais l’intrigue défile et dévoile ses limites. L’éclat stimulant des scènes de violence ne font que révéler les faiblesses d’un scénario sans surprise. Que raconte la violence du film ? Que dit-elle de cette jeunesse, qualifiée de “sauvage” ? Malheureusement, pas grand chose… Pourtant le réalisateur raconte s’être immergé dans ce milieu de la jeune délinquance à travers des ateliers de mise en scène. Frédéric Carpentier affirme et revendique l’ambition documentaire de son film. Nous ne remettons absolument pas en cause ni la sincérité, ni les engagements du réalisateur. Mais si la langue et le jeu des comédiens reflètent effectivement une certaine vérité, l’authenticité captée par le metteur en scène semble davantage destinée à crédibiliser un fantasme cinéphile.

Il va falloir analyser cette fascination pour la misère et la violence que nourrissent de nombreux cinéastes, souvent issus de milieux sociaux favorisés. À l’heure où l’on parle beaucoup de la place du regard dans nos rapports de dominations sociales, de nombreux aspects de ce films interrogent. En effet, pour composer sa bande de voleurs, le réalisateur fait appel à des comédiens racisés issus de casting sauvage dont certains ont été recrutés dans des centres éducatifs fermés, dans un souci de véracité donc. Raphaël et Kévin (le lieutenant) sont étonnamment les seuls personnages blancs de la bande. Une reproduction de schéma dans lequel les blancs se retrouvent en position de dominant sur une foule de personnages racisés qui servent uniquement de faire-valoir esthétique au film. Même si le côté bande fonctionne plutôt bien, on pense par moment à Peter Pan et ses enfants perdus, et par sauvages on entendra délaissés du monde des adultes. Le film s’écarte délibérément du collectif pour lui préférer l’itinéraire particulier de Raphaël. Ici l’ancrage social ne sert que de caution pour crédibiliser l’aspect polar du film.

Il est par ailleurs impossible de ne pas penser et donc de ne pas comparer JEUNESSE SAUVAGE à Shéhérazade. Les deux films sont très proches dans leurs ambitions mais Jean-Bernard Marlin semble avoir réussi ce que peine à réaliser Frédéric Carpentier. L’aspect tragédie grecque que recherche désespérément le réalisateur est convoqué avec bien trop de maladresse sans jamais trouver le souffle romanesque qui avait fait la force de Shéhérazade. Les personnages ne sont que des archétypes, à peine esquissés ils servent de pions dans le plan bien trop balisé du scénario. Le personnage qu’interprète Léone François ne sert qu’à faire miroiter un idéal, une possible échappatoire dans l’horizon étriqué du jeune homme. Encore un exemple de personnage féminin sous-exploité qui doit son unique présence à la romance clichée offerte au personnage principal, là où Jean-Bernard Marlin parvenait à construire une singulière histoire d’amour. Mais surtout, était-il nécessaire de condamner de la sorte Raphaël ? On a bien saisi l’idée de la tragédie, mais toutes ces circonvolutions semblent disproportionnées et témoignent d’un profond manque d’empathie. Même dans Pusher 2, que le film cite avec complaisance, Refn sauvait son personnage de la fatalité annoncée.

Shéhérazade, une histoire d’amour à la marge

Shéhérazade vs Jeunesse Sauvage

JEUNESSE SAUVAGE se termine sur une note amère, malgré une mise en scène assez réjouissante, l’écriture du film laisse à désirer quand certains choix interrogent. Mais la présence de l’artiste Sétois Demi-Portion pour clore la bande originale du film viendra alléger le poids de cette déception.

Hadrien Salducci

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JEUNESSE SAUVAGE, des intentions louables pour un résultat décevant - Critique
Titre original : Jeunesse Sauvage
Réalisation : Frédéric Carpentier
Scénario : Frédéric Carpentier
Acteurs principaux : Pablo Cobo, Darren Muselet, Léone François
Date de sortie : 22 juin 2020
Durée : 1h20min
2.0raté
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JEUNESSE SAUVAGE, des intentions louables pour un résultat décevant – Critique

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