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La section Cannes Classics du Festival de Cannes nous gâte cette année encore avec en exclusivité ce soir avant sa diffusion sur Arte le 11 juin, le documentaire de Mark Kidel, BECOMING CARY GRANT.

Bon nombre de documentaires ont été consacrés à l’immense star hollywoodienne qu’est Cary Grant mais peu ont réussi le pari de peindre toute l’ambiguïté que cache l’homme Archie-Cary. Autant le dire tout de suite : on rêvait d’un documentaire à hauteur de l’icône que représente Cary Grant, Mark Kidel l’a fait. En s’appuyant sur son autobiographie inédite, des extraits d’entretien (dits par l’acteur de Game of Thrones Jonathan Pryce) et les images exclusives de ses films personnels, BECOMING CARY GRANT  tente une incursion dans la personnalité complexe et insondable qu’était Cary Grant. Pour cela, il s’appuie notamment sur l’extraordinaire voyage intérieur opéré par l’acteur lorsqu’à 50 ans, en pleine crise existentielle, Cary décide d’entamer une thérapie sous LSD, sous l’influence de sa troisième femme Betsy Drake. Ce n’est donc qu’à partir de cet âge-là que Cary Grant chassera certains démons de son enfance.

Everybody wants to be Cary Grant. Even I want to be Cary Grant.

Né à Bristol en 1904, Archibald Leach a eu une enfance pour le moins contrariée par la disparition soudaine de sa mère, internée dans un asile et que Cary croira morte jusqu’à ce qu’il découvre à 30 ans son existence. Il restera donc pendant plus de 20 ans dans l’ignorance la plus complète, et se construira un personnage avec ce passif d’orphelin malgré lui.

Le film de Mark Kidel (à qui l’on doit des portraits de musiciens comme Elvis Costello ou Ravi Shankar ou encore l’artiste vidéaste Bill Viola) démarre sur l’hommage rendu par Frank Sinatra à Cary Grant lors de la remise de son Oscar d’honneur en 1970, où Sinatra résume si bien l’homme et l’acteur en disant : “Personne n’a été plus aimé et admiré par ses camarades acteurs pour son art, son talent, sa subtilité, son charme et parce qu’il est Cary Grant”. Quoi d’autre en effet que ce pseudonyme pour définir l’aura incroyable de cet acteur, tant auprès du public que de ses pairs ? A 14 ans Cary Grant intègre la troupe d’acrobates de Pender et à 18 ans alors qu’ils viennent de faire une tournée à New York, il décide de rester seul là-bas. Plus rien ne l’attend désormais à Bristol. Il enchaine les comédies musicales et son physique de jeune premier “presque trop beau” plait. Mais Cary ne sait pas chanter. En 1932, il quitte New York pour Hollywood où il décroche un beau contrat avec la Paramount. C’est à cette époque qu’il change son nom et devient pour tous Cary Grant. C’est aussi à cette période qu’il perd son père et qu’il divorce de sa première femme Virgina Cherrill après seulement sept mois de mariage.

Cet obscur objet de désir

Enfant, sa mère aimait à l’habiller en fille. Il avoue d’ailleurs qu’il ne savait pas très bien s’il était un garçon ou une fille. Il nourrira tout au long de sa vie cette ambiguïté sans la contourner (pour citer Luc Jacquet et son excellente Politique des acteurs, “Grant accepte non seulement le travesti mais aussi les double sens dans la gestuelle de ses personnages”) à la fois dans certains de ses rôles notamment chez Howard Hawks qui le déguise en femme dans I was a male war bride ou en peignoir dans L’impossible Monsieur Bébé et son fameux “I went gay all of a sudden”, mais aussi dans sa vie puisque Cary Grant était prétendument bisexuel (même si le film s’évertue à n’en rien dire). Dans le film de Mark Kidel, David Thomson (historien du cinéma) confirme : “Il plait autant aux femmes qu’aux hommes (…) il repousse les limites du genre”.

Pourtant aux yeux du public, Cary Grant représente le coureur de jupons par excellence. Marié cinq fois, père à soixante deux ans, il incarne à lui tout seul l’homme à femmes. Seule sa dernière femme, Barbara Jaynes, restera à ses côtés jusqu’à sa mort. Il interprétera d’ailleurs bon nombre de comédies de remariages (aux côtés d’Irene Dunne entre autre) qui lui siéent comme un gant.

Cary Grant est donc devenu ce personnage qu’il s’est inventé au fil du temps, acrobate incessant, jonglant entre ses origines modestes et son élégance et sa classe naturelle. Kidel montre bien combien l’homme fut tiraillé et restera secret, refusant les interviews et demeurant solitaire. Ni américain, et plus vraiment anglais, Cary Grant continuera d’explorer les méandres de son être et de son enfance, et comprendra tardivement sa relation aux femmes au regard de l’absence de cette mère (“Le LSD m’a fait réaliser que je tuais ma mère à travers mes relations aux femmes”). Bien sûr le film s’attelle aussi à creuser le sillon de sa personnalité à travers sa filmographie (même si l’on regrette l’absence de certains de ses films comme People will talk de Mankiewicz où il interprète un médecin avant-gardiste ou le très beau Indiscreet de Stanley Donen où il retrouve Ingrid Bergman douze ans après Notorious dans un de ses films qu’il disait préférer).

Certains réalisateurs comme Leo McCarey ou Alfred Hitchcock ont su capter ses multiples facettes, ont su voir en lui son côté “Archie Leach” (Hitch avait des origines modestes anglaises lui aussi), ce côté “démocratique” qui parle à tout le monde comme dit David Thomson. De Suspicion à La mort aux trousses, Hitchcock mieux que les autres (ils ont tourné 4 films ensemble) s’est servi de sa part sombre et inaccessible, du fait qu’on ne savait jamais vraiment où le situer. Que ce soit dans des comédies, des drames ou des films d’aventure comme le formidable Seuls les anges ont des ailes de Hawks (encore), Cary restera insondable. La Chanson du passé, mélodrame de George Stevens demeure un des rares films où il se montre plus vulnérable.

En mêlant les très belles images d’archives personnelles de Cary “cinéaste”, des extraits de ses films et quelques interviews d’intervenants (des historiens, sa dernière femme et sa fille unique Jennifer), BECOMING CARY GRANT constitue un document unique et émouvant, véritable hommage à l’homme comme à l’acteur. Derrière “le plus grand acteur de tous les temps”, celui au jeu minimaliste et instinctif inimitable, se cache aussi un homme secret, perpétuellement inquiet et tétanisé de devoir faire un discours sur scène. Le film s’achève sur un enregistrement audio d’une interview où Cary Grant raconte comme il aimait aller observer les bateaux sur les quais de Bristol quand il était gamin. L’évidence du retour aux sources. Du retour à la mer(e).

Anne Laure Farges

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[CRITIQUE] BECOMING CARY GRANT
Titre original : Becoming Cary Grant
Réalisation : Mark Kidel
Durée :85mn
4.0Inédit
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