Ce qui demeurera comme l’un des plus grands films de 2015 n’est étrangement ni un road movie post-apo explosif, ni un space opera old school pour geeks quarantenaires – ce chef d’œuvre, ce n’est pas une suite, pas un reboot, ni même une production hollywoodienne. Du fin fond de sa Chine continentale, Wang Bing ne cesse pourtant de nous émerveiller – quelle honte que, en retour, il ne soit remercié que par une distribution confidentielle (et c’est pourtant déjà courageux de sortir son film en salles) et un désintérêt poli de la sphère cinéphile. À LA FOLIE n’est d’ailleurs pas un coup d’essai. Il y a dix ans sortait À l’ouest des rails, monument du cinéma contemporain à l’ampleur pharaonique ; avec comme relation cette récurrence des films à longue durée qui semble gravée dans l’ADN de l’œuvre du cinéaste.

Dans un hôpital psychiatrique, les patients errent sans réel but. Entre ces murs se côtoient légumes passifs et originaux hyperactifs. Cet hôpital, pourtant, n’est pas à l’image qu’on aurait pu s’en faire. Sorte de prison panoptique pour rejetés de la société chinoise, enfermés ici pour raisons autant psychiatriques que familiales et politiques. Les parois sont sales, l’air est odorant et la coursive principale vétuste. Ce lieu si peu accueillant, il faudra pourtant s’y habituer : il est – à une scène près – le seul décors de À LA FOLIE. Il sera, pendant près de quatre heures, un personnage à part entière du documentaire, sorte de labyrinthe mental qui résume et transcende son propos de fond. Cet hôpital, on ne le commente pas, mais il n’y en a pas la nécessité : sa seule apparition, pour le spectateur, se définit comme une critique acerbe du régime chinois.

Photo du film À LA FOLIE

© Les Acacias

Créant, par petites touches, le quotidien d’un microcosme fascinant, Wang Bing dresse deux portraits principaux : celui d’un pays – le sien – hanté par ses failles et par ses dissidents, qui ne trouve d’autre solution que de les enfermer avec les fous dans ce bâtiment branlant poussiéreux ; et celui de ses victimes, à la routine silencieuse ou bruyante, infantile ou violente : c’est cette fascination pour ces monstres de la Chine qui rythme À LA FOLIE, titre résumant à la perfection cet amour passionné du cinéaste pour ses filmés.

Un lien invisible qui, par un regard-caméra ou le regard de la caméra, construit une relation. Plus complexe qu’une certaine interrogation intime, cet échange est celui d’un choc. Un choc muet, étouffé par le montage. Wang Bing triche-t-il donc ? Non, il raconte : À LA FOLIE n’est pas seulement un documentaire, c’est une fresque qui, dans sa composition infiniment complexe, déconstruit et reconstruit les fondements de notre perception, de notre empathie face à ses sujets.

“Wang Bing livre ce qui est peut-être son film le plus bouleversant. Tragique, mutique, mais définitivement pas sourd.”

C’est dans ce monument doux et rugueux que Wang Bing exprime ses questionnements troublés. Ces interrogations quant à la santé mentale, aux cadavres du placard d’une des plus grandes puissances mondiales. Mais tout ceci est bien futile face au cœur propre et figuré d’À LA FOLIE : l’observation. Celle des yeux fascinés que le cinéaste chinois pose sur ces hommes, sans jugement, sans recul, mais avec cet amour fou, ce fameux feng ai. Rigoureusement et savoureusement, Wang Bing livre ce qui est peut-être son film le plus bouleversant. Tragique, mutique, mais définitivement pas sourd. Inoubliable.

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

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INFORMATIONS

Affiche du film À LA FOLIE

Titre original : 疯爱 (fēng ài) / Til Madness Do Us Part
Réalisation : Wang Bing
Pays d’origine : Hong-Kong, Japon, France
Sortie : 11 mars 2015
Durée : 3h47min
Distributeur : Les Acacias
Synopsis : Un hôpital psychiatrique du sud-ouest de la Chine. Une cinquantaine d’hommes vivent enfermés traînant leur mal-être du balcon circulaire grillagé à leur chambre collective. Ces malades, déviants ou opposants, éprouvent au quotidien leur résistance physique et mentale à la violence d’une liberté restreinte. Wang Bing nous plonge dans la « folie » de la Chine contemporaine.

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[CRITIQUE] À LA FOLIE

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