Après la légère déconvenue de l’hypnotisant Cheval de Turin, chroniqué il y a peu sur Le Blog du Cinéma, il était temps de revenir aux fondamentaux de la carrière de . , considéré comme l’un des plus grands films européens des dernières décennies, est une référence absolue du drame social. En mettant en scène l’aventure de Janos Valushka, un humaniste profondément optimiste dans sa vision du monde et de son espèce, qui se voit confronté durant 2 heures 30 à la noirceur de l’Homme, le cinéaste hongrois signe un monument désespéré, qui s’apparente encore une fois à la fin du monde, d’un monde, celui d’un jeune idéaliste auquel le spectateur s’attache et s’identifie. S’il s’inscrit parfaitement dans le style et les thématiques de Béla Tarr, Les Harmonies Werckmeister est également l’une de ses œuvres les plus accessibles, et il serait dommage de passer à côté d’une si grande réussite.

Le réalisateur hongrois nous livre d’ailleurs une des plus belles séquence d’ouverture qu’il m’ait été donné de voir au cinéma, et celle-ci peut en quelque sorte synthétiser toute l’histoire et la mise en scène du film ; un plan-séquence de dix minutes, une mise en scène des corps incroyables, un discours humaniste et métaphysique plaçant de pauvres ivrognes, des êtres humains acceptés avec tout leurs défauts, au centre d’un univers bienveillant et grandiose, une musique de d’une pureté absolue placée à la perfection. Porté, une fois de plus, par une photographie noir et blanc à tomber à la renverse, Béla Tarr instaure dès son premier plan l’assurance d’être face à un monument de poésie. L’ambiance qui faisait cruellement défaut au Cheval de Turin est ici palpable dans chaque plan, dans chaque endroit du village qui assassinera l’espoir de Valushka, et pas une seule fois la réalisation virtuose du cinéaste ne prendra le pas sur son discours. Suite à cette introduction grandiose, très écrite et basée autant sur les mots que sur l’image, Béla Tarr, comme à son habitude, plonge volontairement ses personnages et le déroulement de son histoire dans une profonde lenteur, presque une torpeur moite. C’était, sans doute, le meilleur moyen pour emmener peu à peu le film à dévoiler son discours profond, ses thématiques subtiles, à travers une ambiance tournant rapidement au malsain. Il n’est pas impossible de penser à l’exceptionnelle trilogie Coeur D’or, de Lars Von Trier, tant les similitudes sont nombreuses ; un héros naïf, attachant et presque parfait, confronté à une société destructive, qui l’anéantit progressivement. Mais là où le cinéaste danois préfère, dans les géniaux Dancer In The Dark ou Dogville, taper violemment sur ses personnages sans recherche de subtilité, afin d’accentuer l’effet sur le spectateur, Béla Tarr prend le temps, pose son ambiance, ses enjeux, toujours avec une mise en scène qu’on devine millimétrée – les éclairages, les jeux des corps, les arrière-plans, tout les éléments visuels sont au service des thématiques – mais jamais envahissante. Le résultat n’en est que plus traumatisant.
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Entre une ouverture instantanément culte, et un final majestueux bien que très violent moralement, Les Harmonies Werckmeister ne parviennent cependant pas à tenir le même niveau de qualité sur sa durée de 150 minutes. C’est là le risque de commencer aussi fort ; on risque de faire monter les attentes trop haut, et la lenteur avec laquelle Béla Tarr continue son récit, la sobriété dont il fait soudain preuve après une introduction aussi majestueuse, pourrait déboussoler si il n’y avait pas cette métaphysique omniprésente dans chaque cadre, dans chaque lumière. C’est là le lot des grands réalisateurs ; chaque plan est sacré, et transporte avec lui bien plus que de l’image et du son. Le metteur en scène n’a pas la prétention d’apprendre ce qu’est la vie au spectateur ; mais il concentre tout les procédés cinématographiques, qu’il maîtrise à la perfection, pour atteindre un indicible pourtant palpable qui fascine et hypnotise. Il y a dans le regard de , et dans chacun de ses mots prononcé dans une langue magnifique, un espoir constant qui dépasse de loin sa personnalité pour finalement symboliser tout une philosophie humaniste. C’est cet humanisme qui va finalement s’effondrer, lors d’une séquence finale glaciale qui achève de faire du film hongrois un des plus beaux joyau que nous ait donné le cinéma européen depuis 2000. Il me paraîtrait presque abstrait de parler de montage, de raccord, de mixage, de direction d’acteurs ; tout ces critères, certes primordiaux, apparaissent pourtant ici comme de simples assistants à la mise en scène extraordinaire d’un Béla Tarr touchant le spectateur au plus profond de son être, autant par la tristesse de Valushka que par l’atmosphère fascinante et pourtant véritablement dérangeante qu’il parvient à distiller dans son film.

”une œuvre sacrée, absolument majestueuse et fascinante de bout en bout. »

Touché par la grâce, le cinéaste hongrois signe une œuvre absolument majestueuse, fascinante de bout en bout. Bien sûr, certaines scènes sont moins percutantes que d’autres, toutes ne sont pas égales, mais chacun des fameux longs plans du metteur en scène possède en lui une part de sacré dépassant de loin toute la virtuosité technique pourtant mise en œuvre et qui parvient à ne pas parasiter le film. Les Harmonies Werckmeister est une pépite cinématographique, de celles qui marquent une carrière de cinéphile. Bien éloigné de la froideur et de l’esbroufe du Cheval de Turin, qui aurait décidément été un chef d’œuvre si Béla Tarr avait retrouvé la grandeur qu’il démontre ici, ce film terriblement beau s’impose comme un incontournable et un exemple de maîtrise rarement égalé depuis.

INFORMATIONS

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Titre original : Werckmeister harmóniák
Réalisation : Béla Tarr
Scénario : László Krasznahorkai, Béla Tarr
Acteurs principaux : Lars Rudoplh,
Pays d’origine : Hongrie
Sortie : 19 février 2003
Durée : 2h25
Distributeur : Pierre Grise Distribution
Synopsis :Dans une petite ville de la plaine hongroise, arrive un sinistre cirque itinérant qui traîne une baleine dans une remorque. Un jeune homme, János, tente de préserver l’ordre dans la ville de plus en plus perturbée, mais en même temps il perd sa foi dans cet univers non naturel et chaotique que Dieu lui-même semble avoir déserté.

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