Hong Kong, de nos jours. Carrie est obsédée par les châtiments du Bourreau de Jade. Exécuteur du premier Empereur de Chine, il torturait ses victimes à l’aide de redoutables griffes et d’un poison provoquant un plaisir extatique mortel.
Avec la complicité de son amant, elle explore des perversions sadiques inouïes et rêve de redonner vie à la légende en mettant la main sur la potion maudite.
Surgit alors Catherine, une Française recherchée par Interpol et détentrice à son insu du précieux élixir, caché dans une antiquité qu’elle entend bien écouler.
Le destin les réunit par l’entremise de Sandrine, trafiquante d’art, tandis que l’objet brûlant suscite aussi la convoitise d’un mafieux taïwanais, Monsieur Ko…

Note de l’Auteur

[rating:8/10]

Date de sortie : 27 avril 2011
Réalisé par Julien Carbon et Laurent Courtiaud
Film français
Avec Frédérique Bel, Carrie Ng, Jack Kao, Carole Brana
Durée : 1h38min
Titre original : Les Nuits rouges du bourreau de jade
Bande-Annonce :

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« Numéro Quatre », « La Croisière », « L’étrangère », « La Proie », « Les couleurs de la montagne », « Quelques jours de répit »… Ce mois-ci, comme tous les mois, nos cinémas sont remplis de films avec des titres de merde. Certains ont des belles affiches, d’autres un scénario génial ou un cast d’anthologie, mais le nom qui leur a été donné est incroyablement mauvais, pour leur plus grand malheur. Ca a quelque chose de tragique, non ? Un bon film avec un titre de merde, c’est comme une playmate qui s’appellerait Gertrude ou un gâteau de maître dont la cerise serait pourrie. C’est un détail qui, s’il est négligé, peut avoir des conséquences désastreuses.

A l’inverse, on ne passe pas à côté d’un film qui s’appelle « Les Nuits Rouges du bourreau de jade », parce que pour le coup on tient un titre qui en jette. Non seulement il a de la gueule, mais en plus il fait au spectateur des promesses sur ce qu’il va voir : du sexe et du mystère, du sang et de la passion, de la mort et de la violence, et, surtout, des femmes asiatiques. Ce titre baroque et un peu ronflant porte en lui quelque chose de très série B, très midnight movies ; on se dit facilement que Les Nuits Rouges de Harlem ou Les Griffes du bourreau de jade ne sont pas loin. Mais pas d’inquiétude, cet amour d’un certain cinéma bis si fièrement affiché n’est pas employé à mauvais escient, bien au contraire.

Julien Carbon et Laurent Courtiaud, les réalisateurs du film, sont exilés à Hong-Kong depuis un peu plus de 15 ans. Ils aiment le cinéma, sous toutes ses formes, quel que soit son âge, quel que soit sa nationalité, et quel que soit son genre. Les Nuits Rouges du bourreau de jade est le premier film, et ça se sent. Est-ce un reproche ? Non, car ce qui se sent, c’est la passion, la fougue, l’enthousiasme, l’audace et l’énergie créatrice brute de ceux qui donnent tout ce qu’ils ont dès leur premier film parce qu’ils savent qu’ils n’auront peut-être pas de seconde chance. Cette flamme, on ne la trouve que très rarement chez les réalisateurs qui pratiquent le métier depuis 30 ans…

Carbon et Courtiaud se sont complètement lâchés, à tel point qu’on se demande s’ils auront encore des choses à dire dans la suite de leur carrière. Les Nuits Rouges est un film noir d’inspiration Nouvelle Vague française, comme en témoignent l’imperméable de Frédérique Bel et son jeu froid et impassible censé rappeler Alain Delon dans Le Samouraï. Mais c’est aussi un giallo pur et dur, avec ses scènes de meurtre stylisées et son incroyable sensualité à fleur de peau. Les 2 réalisateurs habitent à Hong-Kong et connaissent la ville comme leur poche ; ils en sont aussi amoureux fous et la filment comme personne. Mais surtout, ils travaillent avec une équipe autochtone et baignent dans l’industrie cinématographique locale, ce qui explique que la fusillade finale ressemble comme deux gouttes d’eau à du Johnnie To. Ceci étant dit, du côté des textures et des lumières employées dans les scènes de torture, c’est plutôt du côté du Japon qu’il faut aller chercher des influences, chez un certain Takashi Miike…

Dit comme ça, le mélange à l’air un peu écœurant, voire carrément gerbant. Nenni. Tout tient la route, et Les Nuits Rouges du bourreau de jade est d’une cohérence surprenante. L’unité du film tient au caractère de ses réalisateurs : ils sont des fétichistes absolus. Artistes de l’image, ils donnent de la classe à tout ce qu’ils filment, évitent les lumières blanches, jouent avec les ombres, lèchent la qualité visuelle de leurs moindres plans, subliment la beauté et l’érotisme de leurs actrices jusqu’à confiner au surréalisme. Ces gens-là sont tellement forts qu’ils parviennent à nous faire passer Frédérique Bel pour Scarlett Johansson, et qu’ils parviennent à la draper d’une aura de sexualité distante en faisant ressortir son côté « bourgeoise et pute », comme ils le disent si bien… Si elle est pour eux leur vision contemporaine de la blonde hitchcockienne, Carrie Ng est son exact opposé, en tous points : plus âgée, elle est asiatique, brune et, tandis que la fermeté du personnage de Bel n’est qu’un masque dissimulant mal sa fragilité intérieure, la femme fatale que joue Carrie Ng est la dominatrice SM par référence, celle qui croque les hommes et les femmes, au propre et au figuré.

Mais si Carbon et Courtiaud sont des fétichistes et le revendiquent, ils ont tout de même le bon goût de ne jamais tomber du mauvais côté de la barrière. Là où le réalisateur moyen pense bêtement que pour évoquer l’érotisme il est obligé de tourner une scène de rut, eux savent que la sensualité réside dans les détails, et accomplissent ainsi l’exploit non seulement de réaliser un film vibrant de pulsions sexuelles sans filmer une seule scène de sexe, mais également de le faire sans jamais sombrer dans la vulgarité commune. Même quand ils s’attardent sur des longs plans de nudité frontale, jamais le spectateur ne se sent voyeur, et jamais on n’est tenté de reprocher aux réalisateurs d’être des obsédés. Ils aiment les femmes et ils aiment filmer leur corps, mais, loin de l’obsession animale du porno, ils restent, envers et contre tout, des gentlemen. Durant un gros plan sur des gouttes de sueur perlant sur un sein gonflé de désir et au téton fermement dressé, on apprécie l’image autant pour ce qu’elle représente que pour ce qu’elle est. La photographie est un art, plus que jamais. [pullquote]On tient là un film hors du commun, qui refuse les restrictions du genre ou de la nationalité, une petite perle de velours délicieusement dérangée dont les énormes qualités parviennent à faire passer quelques défauts – un scénar moyen, un cast français sans relief – à la trappe.[/pullquote]

Ce sens de l’esthétisme atteint son paroxysme lors de la scène de torture principale du film, où Carbon et Courtiaud transcendent le gore via une vision baudelairienne de la chose. L’horreur la plus extrême se trouve transfiguré par leur savoir-faire et le jeu incroyable de Carrie Ng, à tel point qu’elle en devient agréable à regarder. On a devant nos yeux une scène violente et douloureuse à faire tourner de l’œil les âmes les plus sensibles, et pourtant elle revêt, d’une manière tordue, une forme indéniable de romantisme trash. La beauté a soudain jailli de l’effroi, et tandis qu’une partie de nous frissonne des sévices infligés, une autre admire la qualité artistique de l’exécution de la scène.

Ce balancement constant entre la violence et le sexe, entre la beauté et la mort, entre la faiblesse supposée des femmes et leur force réelle, est ce qui fait l’équilibre des Nuits Rouges du bourreau de jade. On tient là un film hors du commun, qui refuse les restrictions du genre ou de la nationalité, une petite perle de velours délicieusement dérangée dont les énormes qualités parviennent à faire passer quelques défauts – un scénar moyen, un cast français sans relief – à la trappe. « On voulait simplement parler de jambes de filles et de Dry Martini », lâchent les réalisateurs, résumant à la perfection ce qu’est leur film : tout ce dont on a besoin pour être heureux.

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[critique] Les Nuits Rouges Du Bourreau De Jade

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