est un film de fantômes réalisé par , cinéaste d’origine iranienne. Si les motifs scénaristiques – l’histoire d’une mère et sa fille confronté à une manifestation surnaturelle malveillante – sont relativement classiques, Sa particularité est son contexte: Téhéran à la fin des années 80, en plein cœur de la guerre Iran-Irak.

Nous vous en parlons car il est disponible sur Netflix depuis le 7 janvier 2017, mais également parce qu’il sera présenté en compétition au festival de Gérardmer 2017, dont notre cher Arkham est par ailleurs membre du jury SyFy. En voici le trailer !

BANDE ANNONCE VOSTA

On va immédiatement citer deux influences qui nous sautent aux yeux à la vision du film d’UNDER THE SHADOWL’échine du diable de Guillermo Del Toro, et le cinéma de Polanski. Non pas pour réduire le film de Babak Anvari a un pastiche de ces deux œuvres, mais plutôt pour mieux expliquer ce qu’il y a de fascinant dans les directions prises par le réalisateur.

UNDER THE SHADOW partage ainsi avec L’échine du diable, deux motifs: une bombe qui s’écrase sans exploser dans un lieu de vie, ainsi que une façon particulière d’utiliser l’allégorie pour mieux faire ressortir le réel.
Dans le film de Babak Anvari, ce missile provenant d’Irak a donc apporté avec lui un Djinn (une entité maléfique dans la culture arabe) dont l’ambition semble être de détruire insidieusement le quotidien de Shideh et de sa fille Dorsa. Or si l’on imagine Shideh et Dorsa comme deux personnages-symboles, de l’Iran et de la révolution iranienne (voir plus bas), et si l’on trace une ligne entre un certain passé et un certain présent de l’Iran
——– […] investiture du Shah via l’interventionnisme américain typique de la guerre froide (1951)
=> révolution iranienne (1979)
=> Guerre Iran-Irak (1980)-(1988)
=> guerre du Golfe (1990-1991)
=> développement d’Al-Qaïda, d’autant plus après les ravages infrastructurels causés par les États-unis en Irak
=> 11 septembre 2001
=> occupation américaine de l’Irak & guerre d’Afghanistan
=> État Islamique […] ——–

Le fantastique peut alors servir d’allégorie d’un fanatisme paradoxal, cherchant à terroriser ceux qui l’ont engendré à travers la haine et le malheur… les terroriser, pour mieux les détruire de l’intérieur.

Comme la guerre d’Espagne chez Guillermo Del Toro, la toile de fond géopolitique d’UNDER THE SHADOW a cela d’étourdissant que, telle la réminiscence d’une présence surnaturelle, sa présence semble être antédiluvienne et décidée à s’enraciner plus profondément encore.

Cette vision particulière nourrit également le portrait d’individus ambivalents, crée un lien fort entre les petites et la grande histoire.

La révolution iranienne a ainsi bouleversé la vie de Shideh. Ses rêves de carrière, son émancipation, sa liberté d’expression ou ses idéaux politiques… engloutis par cette volonté massive d’un retour aux valeurs traditionnelles se traduisant par un rejet du progressisme importé de force par les américains. Sa fille Dorsa, née à tous niveaux de cette révolution (Shideh rencontre son mari et enfante à ce moment) est ainsi autant le symbole d’une passion et d’une volonté d’évolution du quotidien, que celui d’une perte d’identité et de liberté individuelle… Métaphores de l’Iran et de sa révolution. La guerre, qui est une conséquence directe de la révolution iranienne (voir wiki) est donc un drame qui s’abat sur la famille – cette famille -, et la détruit sur plusieurs fronts. Géographiquement puisque le mari part au front, socialement car Shideh ne sera jamais docteur comme elle le rêvait mais mère au foyer, un point c’est tout !, mais également à un niveau plus intime puisque le conflit exacerbe des désirs refoulés – féminisme, absence de responsabilités, etc -, prohibés par la situation politique et religieuse du pays.

Puis, il y a la psychologie. Celle-ci se matérialise par l’intermédiaire du fantastique, la présence surnaturelle exploitant littéralement le subtil rapport d’amour/haine et de frustrations/fantasmes existant entre Shideh et Dorsa renvoyant à chacune une réflexion de ses propres peurs enfouies. La perte du mari, de la féminité, de la jeunesse, de la sécurité pour l’une… la perte de son enfance, de son innocence, de l’amour fondateur, de ses rêves pour l’autre. Contrairement aux fantômes flippants mais bienveillants de Del Toro… Ici les Djinns sont des terroristes de l’intime.

Photo de Under The Shadow

La mère, la fille et … un Djinn ?

Ce lien susmentionné, entre fantastique et psychologie, semble quant à lui directement hérité du cinéma de Polanski. Du réalisateur franco-polonais, Babak Anvari reprend cette façon de structurer la plongée vers l’horreur comme une évolution psychologique. Les personnages sont-ils en train de devenir fous ou sont-ils réellement victimes d’une entité surnaturelle ? L’illustration de cette question permettant également d’en revenir à l’allégorie politico-sociale: l’horreur est-elle issue d’un réel palpable, ou est-ce l’individu qui se crée ses propres traumas ? Babak Anvari nous montre un quotidien construit sur des certitudes, des faits, des règles, choses que la guerre viendra bouleverser. À moins que ce ne soit Sadam Hussein et ce missile ?  La révolution iranienne et le GRI ? un Djinn ? Un vitrier ? Les États-Unis ? Un mari, une grossesse ? Un gosse mutique ? Sa propre fille ? Un Djinn ?  Le champ des possibles est vaste et interactif, Babak Anvari prenant soin de superposer éléments et interprétations pour constituer, progressivement, un fantastique espace mental à l’intérieur de cet immeuble-cerveau se fissurant lentement mais surement. L’explosion peut venir à tout instant, de n’importe où, générant paranoïa et peur. Tout amène la terreur, et la terreur naît de tout. Et surtout ce que l’on ne voit pas. Une guerre et ses bombes, ce qu’il y a de l’autre coté de la fenêtre ou au coin de la chambre, derrière ce tableau chrétien, dans le reflet de la télévision, de l’autre coté de cette fissure.

[bctt tweet= »Under the shadow nous rappelle Del Toro ou Polanski, mais transcende largement ces influences » username= »LeBlogDuCinema »]

L’avantage avec cette peur cinématographique là, c’est qu’a l’image de notre peur sécuritaire (bien réelle celle là), elle repose entièrement sur la façon dont nous nous représentons de la menace. Babak Anvari l’a bien compris et réutilise donc, les codes les plus basiques du film d’horreur. Ceux là même qui nous font sourire lorsqu’on les repère. Une fenêtre, un silence, regarder par un judas… OUI, mais voilà: le réalisateur remodèle ces codes, parfois très subtilement, pour créer la surprise et l’effroi exactement là où l’on ne l’attend pas. UNDER THE SHADOW déploie pour cela une certaine inventivité technique dans la mise en scène du fantastique. Choix de cadrages et de décadrages audacieux, ambiances (image+son+jeu des acteurs), parfois par le montage – haletant ou extrêmement lent -, d’une séquence. Parfois la surprise se trouve dans la répétition d’un motif, mais très souvent, se trouve dans l’invisible. On ne spoilera pas quels sont ses fameux jumpscares ou moments de tension, mais ils nous ont marqué. Indélébilement

L’invisible, incroyable source d’effroi et de malaise, dans Under the shadow

Citons également The Babadook de la Polanskienne Jennifer Kent pour son rapport parent-enfant mis en perspective par la folie et l’horreur, James Wan, pour son inventivité formelle tout entière au service d’une efficacité horrifique, ou encore le Hideo Nakata de Dark Water, dont le fantôme se nourrissait également de liens familiaux similaires à ceux existant entre Shideh et Dorsa… Mais au final, ces références servent avant tout à mettre en perspective l’intelligence de Babak Anvari dans la réorganisation d’influences au service d’un discours très personnel et revendicatif.

UNDER THE SHADOW possède sa propre personnalité, sa propre puissance formelle, et une allégorie singulière qui en font déjà à notre sens, un classique de l’horreur. N’hésitez surtout pas à le découvrir dès à présent sur Netflix, ou à le voir en salles au festival de Gérardmer 2017.

Georgeslechameau

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[CRITIQUE] UNDER THE SHADOW
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