Manille: Dans les griffes des ténèbres (1975) a été chroniqué par Antoine dans le cadre de la rubrique Réflexions Poétiques.

Après Insiang (1976) en juin dernier, c’est au tour de l’autre chef d’œuvre, MANILLE : DANS LES GRIFFES DES TÉNÈBRES (1975), du cinéaste philippin Lino Brocka de ressortir en salles via Carlotta Films. Alors que Brillante Mendoza (Serbis, Kinatay, Ma’Rosa) et Lav Diaz (A Lullaby to the Sorrowful Mystery, The Woman Who Left) trustent aujourd’hui les plus grand festivals européens, l’imposante filmographie de Brocka (plus de 60 films en 23 ans de carrière !) découvre quant à elle les honneurs de prestigieuses ressorties. Si l’on doit sa découverte dans les années 1970 au critique Pierre Rissient (Insiang fut montré à Cannes en 1978 !), le cinéma philippin a longtemps été relégué au second plan derrière les cinématographies chinoises (avec Hong-Kong et Taiwan) et japonaises.

Photo du film MANILLE : DANS LES GRIFFES DES TÉNÈBRES (1975)

Souvent comparé à Rainer Werner Fassbinder (pour l’importance de la couleur) et à Luis Buñuel (pour sa puissance de rêverie et sa critique sociale), le cinéma de Brocka compile l’approche « documentarisante », avec cette volonté permanente de montrer sans artifices les conditions de vie des philippins (le travail dans les chantiers, la vie dans les bidonvilles) sous le régime dictatorial de Ferdinand Marcos, et le mélodrame dans son âpreté la plus nue. Son cinéma agence ainsi toute une forme de rêverie – plutôt de l’ordre du cauchemar – autour de cette ville-monde et fourmillante qu’est Manille. Sans en faire une cartographie précise, le décor de Manille, archétype de la métropole en plein boum économique, met en avant toutes sortes d’injustices universelles telles que la misère sociale, les conditions de travail précaires, les réseaux de prostitution, etc. Mais la représentation de la ville ne s’arrête pas à ce réalisme documentaire. C’est davantage sa tiédeur onirique qui lui confère sa véritable puissance d’évocation : son esthétique grisâtre contraste avec la verte campagne des îles paradisiaques présentes dans les flashbacks de Julio (Bembol Roco), le jeune héros de l’histoire. Sa couleur et sa densité la transforme progressivement en un lieu démoniaque où la fureur des sons et les déplacements incessants de Julio lui donnent ce caractère labyrinthique. La fiction quant à elle – le jeune Julio recherchant à tous prix son premier amour Ligaya (Hilda Koronel) – s’imbrique parfaitement dans cet espace à forte consonance mythologique. Le passage esthétique d’un noir et blanc à la couleur est d’ailleurs symptomatique de cet effet « documentarisant », façon néo-réalisme, vers une rêverie, plus personnelle et troublante, vers les tréfonds de l’esprit de la ville, véritable personnage du film.

“Au final, Manille : dans les Griffes des Ténèbres apparaît comme un plaidoyer pour la foi envers l’être que l’on aime.”

L’intelligence scénaristique est d’avoir fait de Julio, un personnage-relais. Julio n’est pour ainsi dire jamais étoffé « psychologiquement » par Brocka. C’est sa pérégrination qui, au grès de ses rencontres, façonne tout un parcours anthropologique au sein de cette ville. Il y côtoie tout un tas de personnages différents, de portraits-types (patron, étudiant, prostitué, père de famille…) qui révèlent la grande diversité de cet univers foisonnant. Chacun de ces courts portraits méritant presque sa propre histoire, son propre développement narratif. Brocka n’hésite d’ailleurs pas à s’attarder sur certains regards, discussions ou gestes pour signifier leur présence (Brocka n’a pas peur de filmer les gens dans leur travail). Julio sert ainsi de passage de témoin ; chacune de ses rencontres découlant sur un nouveau rapport de force, parfois amical, parfois conflictuel, qui agrémente et enrichi sa quête qui n’est autre qu’une remise en question de ses valeurs religieuses. Au final, MANILLE : DANS LES GRIFFES DES TÉNÈBRES apparaît comme un plaidoyer pour la foi envers l’être que l’on aime. La ville s’avère être l’épreuve ultime pour Julio, devant prouver son amour à chaque instant, à chaque rencontre. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les fameuses retrouvailles entre Julio et Ligaya se fassent dans une Église…

Photo du film MANILLE : DANS LES GRIFFES DES TÉNÈBRES (1975)

La forme du film construit magistralement cette longue descente en enfer dont Julio est la victime tragique (cf. les différents sous-titres du film). Cette perte de l’innocence, Brocka la filme de différentes manières : il oscille entre un filmage qui peut paraître extrêmement brutal dans son montage mais qui contraste avec la très grande délicatesse de ses travellings. L’affrontement des contraires, à l’instar de ce dernier plan incroyable, confère à MANILLE : DANS LES GRIFFES DES TÉNÈBRES cet aspect de film révolté, indigné qui rappelle par instants le Taxi Driver de Martin Scorsese, voire certains Samuel Fuller. Sa dimension tragique – Julio possède la dimension énigmatique de ces héros tragiques – fait ressurgir une forme spectrale, celui de l’archétype des amants amoureux et de leur destinée tragique, façon Roméo et Juliette (ou Orphée et Eurydice). Un véritable chef d’œuvre du cinéma mondial dont le mélange subtil entre un onirisme enivrant et un réalisme cinglant vous plongera au plus profond d’une une culture absolument fascinante.

Antoine Gaudé

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