TEMPS SANS PITIÉ, l’heure Losey et la potence – Critique

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Ressorti en salles avant le confinement, TEMPS SANS PITIÉ est une œuvre décisive pour Joseph Losey, première de son exil qu’il signe sous son vrai nom, où il choisit évidemment de parler d’injustice, de condamnation de l’innocence et d’homme acculé dans une société désolidarisée. Retour sur TEMPS SANS PITIÉ, une œuvre tendue où un père, rongé par le désespoir et l’alcool, aura 24 heures pour sauver son fils de la potence en se lançant dans une quête de vérité.

« Parce qu’aucun homme est totalement responsable, parce qu’aucune justice ne peut être absolument infaillible, la peine de mort est moralement inacceptable. » La formule – que l’on doit à notre cher Robert Badinter – sonne comme une vérité générale, implacable et absolument infaillible face à l’inacceptable. Irréfutable, elle introduit néanmoins une donnée importante : celle du facteur humain, de la fragilité de toute justice du moment qu’elle est humaine. Dans TEMPS SANS PITIÉ, Joseph Losey traque cette faillibilité, emporté par la fragilité d’un père qui tente jusque dans ses maladresses de sauver son fils de la potence ; tout en luttant lui-même contre l’appel de la bouteille.

Un plaidoyer politique ? Pas seulement. L’œuvre de Losey n’est d’ailleurs peut-être pas la plus habile sur ce terrain-là ; mais face à ce manque de finesse, Losey compense par la tonalité tragique hantant ses personnages. Car oui, c’est bien l’intimité entre le père et le fils qui l’intéresse, ce dernier lien à reconstruire, à sauver et qui résiste au-delà de tous les doutes possibles. Cinéaste des intériorités, Losey dépeint alors une humanité faite de déchirures, de vices et d’imperfections, entre hauts et bas, boires et déboires. Et dans sa volonté de contrer un temps inarrêtable, de confronter l’homme à sa propre impuissance, TEMPS SANS PITIÉ s’avère d’une tragique efficacité ; avant que ne nous prenne l’envie de murmurer quelques paroles qui ont tout d’une sentence : « If I could save time in a bottle… »

Capter notre attention, voilà ce que Losey sait faire de mieux. En quelques secondes, il bâtît une ouverture aussi froide que fascinante : des ombres sinistres, une pulsion meurtrière, une femme terrifiée, violentée, assassinée, le vacillement d’une lampe, tout s’installe dans une mécanique de précision où la caméra déconstruit les apparences et la notion même de vérité. Figée sur une peinture hautement symbolique, elle semble vouloir capter les tourments d’un geste abstrait : sous l’influence de Goya, des taureaux chargent et se battent contre une mort certaine, entourés sans doute de spectateurs qui ne font que contempler ce spectacle funeste. La toile en cache pourtant une autre : un père devant lui-aussi se battre pour sauver son fils de la potence, tel un taureau acculé dans une arène.

Losey ne jouera pas à l’illusionniste ici ; au contraire, il expose une vérité frontalement pour mieux s’intéresser aux conséquences de son dévoiement. Le cinéaste nous offre cette information cruciale – l’identité de l’assassin – sachant pertinemment que notre passivité et nos cris derrière l’écran ne pourront faire émerger la vérité aux yeux de tous. Et c’est en faisant du spectateur ce témoin impossible, muet, inaudible, que Losey parvient à dynamiser son récit, à détourner le suspense vers d’autres enjeux, à lui donner une ampleur de tragédie grecque : il ne sera alors question que d’identité à reconquérir, de course contre l’injustice et de sauvetage de la vérité.

Et paradoxalement, c’est l’absence de mystère qui en vient à renforcer la tension, la soif d’avancée dans l’intrigue. Si tout commence à la veille de l’exécution, c’est bien parce que Losey tend placer son film sous l’égide du retard, de l’urgence, de la dernière chance. Aucun procès, aucune procédure (ou presque), aucune présomption d’innocence, tout se passe hors de cette mécanique bien huilée ; dans une course pour arrêter le temps et bloquer les rouages de la machine judiciaire avant l’inéluctable exécution. Il faut dire que Joseph Losey se rapproche ici fortement d’un Carol Reed dans sa gestion de la tension : la course contre la montre de Michael Redgrave n’est pas sans rappeler la fuite de James Mason dans Huit Heures de Sursis ; deux hommes acculés par une situation, affaiblis physiquement et psychologiquement, deux hommes qui font face à leur propre conscience. Dans les deux cas, les protagonistes doivent avancer coûte que coûte, emportés dans un mouvement incontrôlable où ils semblent n’avoir aucune prise sur leur propre destin. On pourrait presque y voir les traces encore visibles de l’injustice que fût le maccarthysme et dont fût victime Losey, exilé en Angleterre depuis 1953 : une fuite vers l’inconnu où l’homme (comme le cinéaste) doit affronter des forces qui le dépassent.

Dans TEMPS SANS PITIÉ, Joseph Losey traque cette faillibilité, emporté par la fragilité d’un père qui tente jusque dans ses maladresses de sauver son fils de la potence ; tout en luttant lui-même contre l’appel de la bouteille.

Face à ce temps à perte, Losey jouera sur l’endurance aussi bien de son personnage, David Graham, que de son spectateur, essoufflé face à cette construction en compte à rebours.  Faisant fi des conventions du genre pour mieux questionner l’intériorité de ses personnages, Losey construit un anti-whodunit où un anti-détective alcoolique avance à contre-courant dans sa quête de vérité : chaque avancée est illusoire, Graham devant sans cesse retourner au point de départ pour recommencer son enquête. Cette impression de répétition cyclique contribue ainsi à intensifier cette fuite inexorable du temps où Graham se dégrade, dépérit, jusqu’à faire don de son propre corps pour arrêter l’avancée de l’aiguille. Extraire l’énergie de la défaite, du désespoir de ce père, qui trouve dans cette tension impossible une force, une foi, voilà sur quoi Losey base toute sa dynamique. Quand le père court, le fils attend.

Face à une telle intensité dans le désespoir, la prestation de Michael Redgrave y est pour beaucoup : entre finesse et hystérie, entre fragilité et détermination, il campe un homme, humain avant tout, c’est-à-dire imparfait. On ne peut être que fasciné par le magnétisme de sa prestation et de son évolution tragique ; un cheminement qui n’est pas sans rappeler celui de Ray Milland dans Le Poison avec cette même culpabilité de la bouteille qui pèse sur les épaules du personnage et influe sur la vie des autres. Si brisé, si fragile, David Graham cherche à se racheter une identité en tant que père, un statut qu’il a perdu dans l’alcool et qu’il compte bien reconquérir par tous les moyens. C’est un véritable chemin de croix que nous donne à voir TEMPS SANS PITIÉ. Mais quel est le prix d’une rédemption ? d’une réconciliation ? Et c’est par un acte de contrition extrême que David Graham parviendra à ses fins.

Impossible de ne pas penser à L’Horloger de Saint-Paul en voyant TEMPS SANS PITIÉ. Michel Descombes (Philippe Noiret) et David Graham, même combat ? Au fond, il n’est question que de deux pères qui tentent de se rapprocher de leur fils en tentant de les sauver d’une condamnation. Graham fait face à cette incapacité d’arrêter le temps pour sauver un fils, alors que Descombes semble maître du temps des autres, réparant des horloges qui ne sont pas les siennes et prenant soudainement conscience du temps qu’il a perdu et qui est désormais à rattraper. Le drame est ici vecteur de rapprochement, amenant à des prises de consciences, à des mises à nu et à des blessures que l’on partage dans une étreinte. Et c’est de cette fragilité humaine que Losey retire toute l’émotion du film.

Se faisant horloger derrière sa caméra, Losey manipulera le temps du film et exploitera alors cette émotion dans une mise en scène aussi précise que mathématique où chaque plan tend à enfermer les personnages dans une spirale vers l’inéluctable. Y compris lors de cette séquence d’essai automobile où Stanford fonce à toute allure sur une route jonchée de statues antiques ; comme pour inscrire son film dans une emphase tragique, dépassant le réalisme de la narration. Une mise en scène basée sur des obsessions, entre miroirs et reflets, entre temps qui passe et contrôle des cadres.

Sa mise en scène semble, elle-aussi, traquer des bribes d’humanité dans un ensemble déshumanisé et désincarné ; comme pour mieux coller à cette « planification froide et calculée » qu’il dénonce.

Le cinéaste nous ramène ainsi constamment à cette problématique du temps à perte : il n’est pas rare de voir se balader quelques montres et cadrans dans chaque séquence ; des montres qui sont parfois filmées en gros plan ou simplement présentes en arrière-plan. Cette omniprésence du temps trouve évidemment son expression dans un décor pour le moins étonnant : l’appartement d’une vieille femme assiégé par des réveils en tout genre ; qui viennent ainsi nous rappeler que l’heure fatidique approche et que le sursis est sur le point de s’achever. Comme si Losey s’amusait constamment à nous dire qu’aucune action sincère ne peut enrayer la procédure : il est déjà trop tard, le temps ne se rattrape pas, il se perd et ne laisse que des gouffres, des regrets et des souvenirs meurtris.

Un père face au temps qui s'enfuit.

Dans son M, il se faisait déjà cinéaste de l’intériorité ; cherchant les « esprits tordus » là où la lumière cache toujours une part d’obscurité. Car l’on voit des coupables partout y compris dans des innocents. Dans TEMPS SANS PITIÉ, il garde le même regard accusateur vis-à-vis de la société ; opérant une nouvelle variation langienne autour du faux coupable tout en dépeignant une société qui ne s’encombre pas de la vérité du moment qu’elle a désigné son coupable. Joseph Losey questionne alors ce rapport ambigu entre le bien et le mal ; là où les deux se confondent parfois et engendrent des dysfonctionnements dans nos sociétés soi-disant civilisées.

« Comment être certains que nous n’avons jamais commis d’erreur judiciaire ? » pose ainsi l’un des protagonistes. Ici, le système résiste face à la vérité : il se dérobe sans cesse comme si l’innocence ne pouvait survivre face aux pouvoirs qui gouvernent le monde. Toute aide extérieure et institutionnelle apparaît ici inutile ; plongeant David Graham alias Michael Redgrave dans une impuissance d’autant plus désarmante. On pourrait y voir alors un parallèle avec son rôle mutique dans Le Messager, tant il incarne un être qui ne peut s’exprimer qu’au travers des paroles de ceux qui le dominent. Et face à cette impossible expression de la vérité – là où personne ne l’écoute –, il ne peut qu’agir, de manière extrême, pour exposer cette vérité.

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Le polar / thriller n’est alors qu’un prétexte à une lutte des classes dissimulée. Joseph Losey joue ainsi constamment sur ces rapports de force qu’il installe entre ses personnages. Ce n’est pas pour rien qu’il construit un antagoniste de taille en la personne de Robert Stanford alias Leo McKern : un père de famille riche, sûr de lui mais violent et incapable de contrôler ses nerfs. Un antagoniste qui peut justement s’enorgueillir d’avoir le temps (et l’argent) à ses côtés, ayant toujours une longueur d’avance sur Graham. C’est finalement peut-être lui ce taureau qui charge pour se protéger de la vérité. Dans son interprétation pleine de fureur, McKern nous renverrait presque au rôle de salaud de Jean Yanne dans le phénoménal Que la bête meure. Comme une énième preuve que le rang ou statut social ne fait pas le gentleman. Là où son intensité de jeu frôle parfois l’excès, McKern joue néanmoins sur la même corde que Redgrave : tout réside en effet sur la capacité à contrôler ses pulsions. Un dialogue entre Graham et Stanford mettra d’ailleurs en évidence cette question fondamentale du contrôle. Jusqu’à cette confrontation finale, pour le moins mémorable, où deux pôles s’affrontent, entre animalité et désespoir, entre lâcheté et droiture, entre péché et rédemption.

Michael Redgrave, un père face à son fils, condamné à mort. Sans temps mort, TEMPS SANS PITIÉ l’est : 85 minutes d’une redoutable efficacité, ni plus, ni moins, où tout concourt à échapper à ce temps de la mort. Et même si l’intrigue peut paraître classique pour ne pas dire prévisible, elle ne perd jamais de vue ses enjeux : chercher la cruauté dans l’humanité ; et l’humanité dans la cruauté. Filmant une rage, une colère, une impuissance à agir, Joseph Losey n’orchestre qu’une course désespérée pour la justice dans une société qui piétine les faibles pour en faire des lâches, des défaitistes, des solitaires ; un ballet d’êtres fragilisés, perdus, tourmentés, duquel ressort la fragilité de ce père qui cherche à rattraper un temps perdu.

Sans relâche, Losey joue sur les apparences, nous confronte à des faux-semblants à l’intérieur même des plans ; comme si la vérité ne donnait qu’à voir son reflet, un simulacre de monde où personne n’est tout à fait coupable ou innocent. Un reflet qui ne donnerait aussi à voir qu’une réalité inversée, une dystopie, un monde où le seul moyen de faire triompher la vérité et l’innocence passe par la mort et le sacrifice. La précision de The Servant est déjà en germe ici ; là où Losey continue à esquisser – comme dans Le Rôdeur – un monde crépusculaire où l’amour semble ne pas pouvoir survivre. Sa mise en scène semble elle-aussi traquer des bribes d’humanité dans un ensemble déshumanisé et désincarné ; comme pour mieux coller à cette « planification froide et calculée » qu’il dénonce. Il n’y a pas que le temps qui est sans pitié ; l’homme lui-même ne fait aucun cadeau à ses semblables. Vous voilà en pleine humanité.

Fabian JESTIN

Le film est disponible jusqu’au 14 mai via le vidéo club de Carlotta Films

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Titre original : Time Without Pity
Réalisation : Joseph Losey
Scénario : Ben Barzman, d'après la pièce d'Emlyn Williams « Someone Waiting »
Acteurs principaux : Michael Redgrave, Leo McKern, Ann Todd, Paul Daneman, Peter Cushing, Alec McCowen, Renee Houston, Lois Maxwell, Richard Wordsworth, George Devine, Joan Plowright
Date de sortie : mars 1957
Date de ressortie : 4 mars 2020
Durée : 1h25 min
3.5
Prenant

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