On vous parlait ici et ici de notre enthousiasme sans réserves pour BURNING, de Lee Chang-Dong, film injustement oublié de tous palmarès de 2018. Sortant de la cuisse de Blow Up, de l’italien Michelango Antonioni, cette oeuvre est un regard de notre contemporain parfaitement synchrone avec son époque. Retour sur le meilleur film de l’année dernière à l’occasion de sa sortie DVD.

Le pouvoir de l’invisible, un spectre déformant la réalité

Dès la première rencontre entre Jungsoo et Haemi, le postulat de base est énoncé. Voyons nous la mandarine s’éplucher sous l’action de la jeune femme si nous l’imaginons ? Voyons nous aussi la partie de tennis qui clôture Blow Up, comme si David Hemmings l’avait sous ses yeux, à l’instar du cadavre qu’il poursuit ? Peu importe, l’argument est de savoir si nous croyons à de tels événements, à la réalité de leurs aspects et à leurs tangibilités.

Plus tard, Haemi s’évapore, comme si son existence était elle même imaginée. S’est-elle réincarnée en chat, lui même sujet à la méfiance quant à son existence ? BURNING invite à laisser perdurer le mystère au delà de son foudroyant final et à chacun, de se donner sa propre vérité, dans le sillon du regard déformé de son héros déchu.Photo du film BURNINGSouvenons nous de Blow Up, David Hemmings développe ses clichés à son retour du parc et les agrandissements sont de plus en plus compulsifs, excités. Et à mesure que la zone du supposé meurtre grappille l’espace de l’argentique, l’image devient insaisissable et se mélange dans un amas grossier de formes indescriptibles. On n’y distingue rien, et donc, on y voit ce que l’on cherche aveuglement : le corps inanimé d’une pauvre femme gisant sur la pelouse londonienne.

Par analogie, dans BURNING, rien n’indique que Ben soit directement impliqué dans la disparition d’Haemi, mais l’enquête métaphysique de Jongsoo, à travers son lot de coïncidences, – qu’elles soient rêvées, imaginées ou bien réelles – l’amènera à dépasser tout pragmatisme. Notre protagoniste est dès lors envahi par le feu latent des incendies criminels de Ben – ces derniers sont-ils le fruit de l’imaginaire ? Dans cette spirale infernale, Joongsoo demeure prisonnier de sa propre croyance, consumé par son détachement absolu du monde qui l’entoure.

La vacuité du monde au centre de la mise en scène

La première heure de BURNING peut s’avérer déroutante, on n’en comprend pas nécessairement l’arc narratif et on se demande vers quelle finalité le film tente de nous conduire. Il s’ensuit alors un dépouillement progressif de l’espace et du temps, la sensation de voir une machine qui décélère dans le vide. On se retrouve ainsi dans un fragment Antonionien, étirant au possible toute échelle temporelle et gommant peu à peu les différents points de repère.

Lee Chang-Dong filme ainsi les villes, les paysages et les intérieurs en digne héritier de l’italien, arpentant les rues de Séoul telle la Rome hostile de L’Eclipse (1962) mais aussi les campagnes coréennes, qui convoquent les vastes étendues inhabitées, lieux de la vacuité par excellence.Photo du film BURNINGVéritable passage de témoin de ce que la critique a appelé, parfois avec excès,  » l’incommunicabilité des personnages dans le monde contemporain », BURNING met en abyme l’évidement des lieux dans lesquels évoluent les personnages pour les renvoyer, tel un miroir, dans un espace vidé de toute signifiance.

Par exemple, l’appartement d’Haemi, après son départ, est purgé de ses meubles et de ses effets personnels. Jongsoo n’est alors que le spectateur de son propre fantôme, déambulant dans un espace lui étant étranger et incomplet. Et si il cherche les rayons du soleil dont lui a parlé Haemi tout en se masturbant – sans parvenir à l’extase -, c’est qu’il prend conscience du factice qui inonde son existence.

Puis, comme dans L‘Avventura (1960), un personnage disparaît. Cette absence n’agit pas comme une forme de deuil, elle est ici pour servir la condition désaffectée de Jongsoo, tel un voile levé face au monde dépouillé de toute teneur auquel il appartient malgré lui.

Le vide existentiel, matrice de la modernité

Mais ce qui confine BURNING à la modernité, à notre contemporain, c’est cette ambiance cotonneuse qui s’agglomère autour d’une trouée existentielle béante. Si bien que la seule issue possible se dessine par la quête de Jongsoo dans une recherche traversée par un fracas incandescent. Comme on a pu le voir à Cannes avec le tout aussi injustement boudé Under the Silver Lake, le film est habité par l’absence de sens existentiel, évanoui, englouti à grandes bouchées par le capitalisme et l’industrie culturelle. Alors, il faut chercher, peu importe le prix, l’enquête devient le nerf de la guerre, l’objet ultime de la survie.

Si dans Blow Up, David Hemmings se met frénétiquement à chercher le cadavre féminin du parc, comme une obsession, c’est avant tout pour combler un gouffre de l’existence immobile. De même, dans BURNING, Jongsoo vivote de son métier mais n’y tire aucun accomplissement. Coincé entre son désir de devenir écrivain et son modeste travail de livreur, Jongsoo est aliéné par un énigmatique jeu de piste qui se déroule dans un espace sclérosé. Dès lors, lorsque Haemi se dissout dans les abysses du monde, l’idée vitale de la retrouver devient le moteur de l’action.

« Au départ, ça n’a aucune sens, c’est un fouillis. Puis, je découvre quelque chose auquel je m’accroche comme une jambe. »  – (Blow Up, 1966)

Alors, les questions affluent, le film avance et une atmosphère de mystère le phagocyte par tous ses pores. Il faut se laisser guider dans cette étrange aventure, nimbée d’une beauté crépusculaire. C’est aux heures bleues, éphémères, qu’une vague de liberté souffle sur BURNING lorsque la diaphane Haemi trouve un élan de spontanéité et danse, dénudée, devant le regard abasourdi des deux silhouettes que le simulacre du XXIème siècle a fini de digérer. Ici, tout le monde se rêve en Gatsby, lancé sur la grande route de la consommation au volant d’une Porsche vrillant à toute allure. Hélas, la réalité est plus cruelle, les envies de jouissance illimitée des biens capitalistes iront s’écraser sur le grand macadam des désillusions.

Depuis Zabriskie Point (1971), tout bascule, nul courage de dynamiter les symboles de la mondialisation mais au contraire, c’est aujourd’hui un appel à les collectionner, à les arborer fièrement comme des trophées. Elle est ici, l’inexistence.

BURNING est disponible en DVD, VOD & Blu-ray depuis le 5 février 2019

Sofiane

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BURNING / Antonioni : le spectre du vide
Titre original : Buh-Ning
Réalisation : Lee Chang-Dong
Scénario : Lee Chang-Dong, Oh Jung-Mi, d'après l'oeuvre de Haruki Murakami
Acteurs principaux : Yoo Ah-In, Steven Yeun, Jeon Jong-Seo
Date de sortie DVD : 5 Février 2019
Durée : 2h28min
4.5Note finale
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BURNING / Antonioni : le spectre du vide

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