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LES NUITS DE MASHHAD, le crépuscule des idoles – Critique

Il y a dans le polar une dimension éminemment politique, s’en emparer c’est prendre la responsabilité de mettre en lumière les dysfonctionnements de la société. Le cinéma iranien tient une place unique dans les industries moyen-orientales du fait de son particularisme culturel – l’Iran étant de culture et de langue perse et non arabe bien sûr – et son régime depuis 1979 a placé le pays sur la liste des ennemis de l’occident. Dans une société sous-embargo, dictatoriale et à l’avenir sombre, réaliser un polar de place tant comme une évidence que comme un pari risqué. 

Ali Abbasi a décidé de réaliser son film en Jordanie et non en Iran et en Turquie comme prévu initialement, l’équipe du film craignant que ces deux pays autoritaires et censeurs ne viennent court-circuiter le processus créatif. Il est vrai que le synopsis a de quoi faire frémir un mollah : en 2001, un homme assassine des prostituées dans la ville sainte du chiisme de Mashhad en Iran. Une journaliste va défier la police et l’obscurantisme de la société islamique iranienne pour retrouver et condamner le coupable. Au-delà d’une simple chasse à l’homme c’est bien un portrait de la société iranienne acerbe et sans concession que brosse le cinéaste danois originaire de Téhéran. Sans concession car il s’immisce dans la vie de celles que l’ordre moral exècre dans ce pays où les décideurs sont des chefs religieux et où la place de la femme se réduit à des silhouettes amples et obscures sous les tchadors sous la tutelle d’un mari. Dans les bas-fonds de Mashhad, les toxicos se mêlent aux prostituées que les hommes mariés, riches pour certains et bien-pensants viennent dominer et violenter. Ces hommes qui viennent profiter de ces femmes dans les faubourgs de la ville sainte seront les mêmes à cracher sur leur cadavre lorsqu’elles seront retrouvées inanimées au bord d’une route de campagne.

Photo du film LES NUITS DE MASHHAD
Crédits : Metropolitan FilmExport

Arrivée en ville pour couvrir l’affaire, Arezoo Rahimi se voit refuser l’accès aux informations par la police mais aussi confronter très rapidement à la violence des hommes à la fois physique, sexuelle et psychologique. Ce menu maxi best-of du patriarcat subi par l’héroïne se mue en reflet de la femme dans un Empire déchue, une révolution réactionnaire et misogyne. 

Le réalisateur a fait le choix de mettre en valeur une comédienne dans un film où la guerre des genres semblent n’avoir jamais eu autant sa place dans le pays. Face à un homme prédateur et vile et malgré l’injonction à se couvrir non par conviction mais par ordre morale, l’action ne tourne qu’autour des femmes et si quelques hommes prennent par à l’enquête ce n’est que pour mieux étouffer l’affaire. A la manière d’une tragédie symboliste les hommes ne sont qu’accessoires, symptomatiques représentants de l’ordre Khomeiniste : un juge homme de foi, un journaliste couard, un enquêteur libidineux et violent et un meurtrier fanatisé. Le cinéaste ne fait aucune concession à ses personnages et les places tous d’une manière ou d’une autre en opposition au travail de la journaliste. Cette femme à contre-courant, osant braver la chape de plomb sur le pays et se déjouer des codes en allant jusqu’à faire le trottoir et cohabiter avec ces femmes que tous vomissent, est interprétée magistralement par Zar Amir Ebrahimi, comédienne franco-iranienne ayant dû quitter son pays d’origine pour pouvoir vivre librement. Couronnée du prix d’interprétation pour son rôle dans LES NUITS DE MASHHAD, Zar Amir Ebrahimi crève l’écran dans une performance toute en nuances et en naturalisme qui s’imprime à merveille sur la pellicule d’un Ali Abbasi qui laisse une grande place à son actrice dans la mise en scène. Véritable aimant quand elle est devant la caméra, la comédienne donne en un regard la puissance que doit avoir une scène aussi haletante qu’une course-poursuite dans les ruelles de Mashhad ou un face à face avec un flic. 

Photo du film LES NUITS DE MASHHAD
Crédits : Metropolitan FilmExport

La mise en scène aurait également pu être primée à Cannes tant elle est maîtrisée par le réalisateur Ali Abbasi. En filmant beaucoup de nuit avec une colorimétrie oscillant entre le rouge de la passion et le vert de l’Islam – les deux couleurs de l’Iran également – le cinéaste donne à son propos une grammaire visuelle lancinante et étouffante. En faisant usage de courtes focales dans les scènes d’extérieur ou dans les plans sur la journaliste, on remarque à quel point celle-ci est isolée du monde des autres, du monde des hommes. Le maquillage de la comédienne et le travail sur ses traits du visage est particulièrement remarquable également ce qui lui donne au fur et à mesure du film une apparence de plus en plus marquée voire cadavérique. Comme si l’issue d’une femme dans ce film était finalement d’être tuée par le meurtrier ou bien happée par l’enquête. La photographie tout comme la pureté de l’esthétique, très propre, naturaliste rappellera à certain-es, les grands moments de Nightcrawler (2014) de Dan Gilroy.

Le film, dans son maniement du rythme et de la mise en scène, son écriture et son traitement du thème de manière très large et profonde surclasse l’ancien sommet du genre dans l’industrie iranienne : La Loi de Téhéran (2019) Saeed Roustaee qui est revenu d’ailleurs ce mois-ci avec un nouveau film choral qui tient toutes ses promesses. 

Salué par le public, LES NUITS DE MASHHAD l’a été beaucoup moins par une critique sûrement déçue entre manque de gore et trop plein de violence, à la manière des désormais nauséabonds Cahiers du Cinéma et d’un de ses cadres M. Ganzo qui s’est fendu d’une critique aussi médiocre que la qualité de sa rédaction depuis la mise à mort cérébrale de la revue par Niel et consorts. Il est dommageable de constater que ce journal (comme d’autres aujourd’hui) autrefois à l’avant garde de la théorie et de la critique cinématographique est devenu une agence de publicité pour les boites de productions et critiques petits bras. Et il est souvent plus facile de s’extasier sur un petit film français intello à la Ozon ou Dumont avec lesquels on partage un verre de champagne et des petits fours les soirs d’avants-premières que devant un film iranien sans concession qui secoue les codes de genre et de violence socio-politique. Plus facile de se caresser avec du « cinéma doudou » pour petit bourgeois parisiens blancs que d’arrêter de regarder son nombril et se rendre compte de ses propres privilèges. 

LES NUITS DE MASHHAD d’Ali Abbasi, et superbement interprété par Zar Amir Ebrahimi, est un incontournable de l’année 2022 et se pose déjà en pierre angulaire du nouveau cinéma iranien, mais aussi des thrillers internationaux de la décennie.

Etienne Cherchour

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Titre original : Holy Spider
Réalisation : Ali Abbasi
Scénario : Ali Abbasi, Afshin Kamran Bahrami
Acteurs principaux : Mehdi Bajestani, Zar Amir Ebrahimi, Arash Ashtiani
Date de sortie : 13 juillet 2022
Durée : 1h56
4
Haletant

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