OSS 117 a-t-il réellement sauvé les films d’espionnage français ?

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Alors que le troisième volet d’OSS 117 s’apprête à sortir en salles, la confusion entre le personnage et l’acteur qui incarne l’espion français n’a jamais été aussi grande. Pourtant, Jean Dujardin n’a pas été le premier à jouer ce rôle et à devoir sauver le film d’espionnage à la française comme le rappelle le documentaire COMMENT OSS 117 ET LEMMY CAUTION ONT SAUVÉ LES FILMS D’ESPIONNAGE MADE IN FRANCE. 

De Lemmy Constantine à Michel Hazanavicius, tous ont été réunis devant la caméra d’Alain Riou et Sonia Medina pour parler des films d’espionnage français. En multipliant les points de vue extérieurs et les rappels historiques, le documentaire rappelle comme les personnages de Lemmy Caution et d’OSS 117 ont été créé avec pour mission de défendre l’exception culturelle française. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y avait ainsi un enjeu à construire une culture nationale qui serait capable de tenir tête à la culture américaine dont les livres —et bientôt les films— d’espionnage envahissaient la France. 

Ce sont donc Peter Cheyney et Jean Bruce, deux auteurs de romans policiers qui vont respectivement donner vie à Lemmy Caution et OSS 117, deux personnages pourtant aux antipodes l’un de l’autre : « Là où Lenny Caution est simplement consciencieux, OSS est avide de signe de richesse. Là où Lemmy préfère l’ivresse au flacon, OSS est surtout un personnage raciste, sexiste et colonialiste. » À ce moment-là, on peut déjà s’interroger sur la façon dont une nation ambitionne de construire une nouvelle culture nationale en s’appuyant sur un héros aussi détestable. Pourtant, cela ne va pas empêcher Jean Bruce d’écrire près d’une centaine de romans, ni aux acteurs de se succéder dans une douzaine d’adaptations cinématographiques. 

Malgré tout, selon les interviewés, OSS 117 restait un personnage ringard condamné à un vieillissement assez précoce en raison de tous les défauts précédemment cités. En parallèle, Lemmy Caution continuait ses aventures, profitant de la confusion existant entre le personnage et l’acteur qui l’incarnait. Face à Eddie ConstantineOSS 117 était plutôt désincarné après avoir été successivement joué par Ivan Desny, Kerwin Mathews, Frederick Stafford ou encore John Gavin. Interrogé par les documentaristes, Michel Hazanavicius raconte que « pendant longtemps, les gens ne savaient pas si Lemmy Caution, était le nom du personnage ou le nom de l’acteur ». Si cette confusion a assuré le succès des films d’Eddie Constantine, une fois que ce dernier a arrêté de tourner, le personnage a aussitôt rejoint OSS 117 dans l’ombre. 

Mais au-delà d’aborder la genèse et les raisons du succès des films d’espionnage à la française, les documentaristes permettent d’interroger l’utilisation de l’humour dans ce genre cinématographique. D’un côté, Lemmy Caution, en raison des origines américaines d’Eddie Constantine, permettait d’imiter et parodier le film noir hollywoodien. De l’autre côté, les débuts d’OSS 117 se voulaient moins parodiques qu’aujourd’hui dans la mesure où le personnage de Jean Bruce était ouvertement raciste, misogyne et colonialiste. Aussi, lorsque Michel Hazanavicius a décidé de faire une parodie de ce personnage des années 50, il s’agissait pour lui de reprendre les codes de l’époque en montrant leur ridicule aujourd’hui : un propos qui ne semblait pas évident pour tout le monde.

Ainsi, dans le documentaire, Jean Dujardin raconte la genèse du premier film : « Ça permettait de se moquer, et de se dire “ne tombons plus là-dedans”. L’idée n’était pas de rire de tout mais de rire de nous. » Autant dire que l’atmosphère semblait assez éloignée de celle aujourd’hui encouragée par Nicolas Bedos qui semble avoir fait d’OSS 117 son chevalier personnel face à « l’autocensure et la naphtaline morale qui s’abat sur nos sociétés » (Première). Pourtant, en 2006 à la sortie d’OSS 117: Le Caire, nid d’espions, Aure Atika confie que le public ne riait pas et trouvait les propos assez limites. Elle raconte qu’il aura fallu plusieurs interventions de l’équipe du film pour expliquer aux gens qu’il s’agissait pas de premier degré. 

Le problème avec le personnage d’OSS 117, c’est que si le public ne pense pas instinctivement au second degré en l’écoutant, c’est peut-être parce que ses propos peuvent encore paraître réels aujourd’hui. Nombreuses sont les œuvres à encore être racistes, sexistes et colonialistes, d’autant plus lors que le personnage principal trouve son origine dans la France des années 50. Les « dérives franchouillardes » de l’espion sont encore quotidiennement entendues sur certaines chaînes d’information en continu. Le personnage étant à l’origine problématique, il est parfois difficile de saisir les contours de sa caricature dans la mesure où tout ce qu’il peut dire peut encore être entendu de nos jours.

Aujourd’hui, Nicolas Bedos suggère presque qu’il a réalisé un film clairvoyant dans une société qui se berce d’illusions. Mais ne serait-ce pas l’inverse ?

Récemment décédée, la philosophe Lauren Berlant s’interrogeait notamment sur la charge politique présente dans l’humour. À ce propos, elle raconte notamment « les privilégié.e.s exigent que les moins privilégié.e.s ne soient pas sans humour. Comme [Sara Ahmed] le dit, la personne qui nomme le problème devient le problème. Et si la personne qui nomme le problème est une féministe, une personne de couleur, un.e queer politisé.e, ou/et une personne trans, les privilégié.e.s la dévalorisent parce qu’elles ont l’habitude d’être déférées et non torturées par un refus de reconnaissance. » Face à l’injonction à l’humour brandi par le réalisateur du troisième opus, cette analyse porte à réflexion.

Ainsi, même s’il n’est pas encore sorti, OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noir conservera visiblement sa « faculté à débiter des propos racistes et sexistes dès que l’occasion se présente » (France Info). Pendant ce temps, Le Figaro se demande si aujourd’hui « OSS 117 trouvera-t-il son public ? » et on avoue que nous aussi alors qu’on essaie d’analyser l’impact que ce personnage de culture populaire a réellement eu sur cette fameuse culture nationale française qu’il devait servir…. Au final, OSS 117 a-t-il vraiment sauvé les films d’espionnage et la France ? On se le demande encore.

Sarah Cerange

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Titre original : Comment Lemmy Caution et OSS 117 ont sauvé les films d'espionnage made in France - (...Ou pas ?)
Réalisation : Sonia Medina et Alain Riou
Date de sortie : 2021
Durée : 51 minutes
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