The Chef
Crédits : UFO Distribution

THE CHEF, la leçon de cinéma – Critique

Entre jouissance de mise en scène et descente aux enfers, THE CHEF est un film à part, une véritable leçon de cinéma : un renouveau.

Les cinéastes britanniques sont réputés pour leur capacité à imposer une mise en scène exigeante et minutieuse avec peu de moyen et fioriture, en somme, l’efficacité au service du propos. De même, il existe au cinéma des défis techniques, des rêves inassouvis, des tours de force que chaque cinéphile connaît et quand un.e cinéaste s’y frotte, c’est toujours avec une certaine jouissance que nous – spectateurs lambdas – nous nous délectons du résultat.

The Chef
Crédits : UFO Distribution

Une prouesse esthétique

Parmi ces exercices stylistiques particulièrement relevés, nous trouvons le film fait d’un seul plan séquence non coupé. C’est à celui-ci que le cinéaste Philip Barantini, 41 ans, s’est confronté dans son premier long-métrage THE CHEF (Boiling Point en VO), sorti le 19 janvier dernier. Le film présente le soirée du dernier vendredi avant Noël, appelé aussi « Magic Friday », dans un restaurant gastronomique réputé de la capitale anglaise. Le coup de feu en cuisine mettra le chef Andy Jones et sa brigade sous haute pression lors d’une soirée qu’ils ne peuvent pas rater. Avec un huis clos angoissé et angoissant écrit avec brio, le cinéaste immisce les spectateurs au centre de la vie du restaurant avec ses tensions, ses engueulades, ses clients insupportables et le doute de tous les protagonistes. Une ombre plane sur le restaurant du chef, la pression en est apocalyptique, comme si cette soirée était le chant du cygne de ses protagonistes.

Orchestré autour d’un casting réduit, centré sur le chef Andy, joué magnifiquement par Stephen Graham avec justesse et nuance, une authenticité sublimée par son accent du nord de l’Angleterre. À ses cotés, Carly son second, interprétée par Vinette Robinson, avec une passion remarquable. Enfin, le chef Alastair Skye, joué par l’infiniment British Jason Flemyng, sorte de Gordon Ramsay au bord de la rupture qui ne cessera de régner au dessus de la salle comme un spectre malin. 

Barantini sur des épaules de géants

Le choix de tourner un film en un seul plan séquence se prête particulièrement aux huis clos, l’exemple le plus parlant est évidemment La Corde (1949) d’Alfred Hitchcock, qui présentait un duo de meurtriers démasqués par un John Stewart espiègle. Celui-ci n’est pourtant pas réellement un film en un plan séquence, les transitions au noir dans les vestes des personnages servant à deux moments de coupes, le film a donc été tourné en trois blocs d’environ 25 minutes.

Des œuvres plus récentes ont été pensées comme un seul plan séquence tout en étant en réalité coupé à plusieurs moments notamment 1917 (2019) de Sam Mendes, qui n’est pas un huis clos et qui représente une véritable prouesse technique de mise en scène mais aussi de montage. Comptons aussi le très bon Fils de Saul (2015) de László Nemes qui suit Saul membre des Sonderkommando du camp d’extermination d’Auschwitz, films en plusieurs plan séquences il est aussi réalisé avec une courte focale ce qui rend une image très particulière car le focus se fait sur le personnage et tout le reste de l’image est totalement flou. Un film unique et très difficile qui frise souvent avec l’horreur réaliste grâce au poids de la suggestion et de la menace permanente pour les protagonistes. 

Dans THE CHEF, le plan séquence est réel et unique, après trois prises réalisées dans le restaurant londonien Jones and Sons, le tournage a finalement été tourné comme une pièce de théâtre dans laquelle on se baladerait avec une caméra. Comme une pièce immersive, le huis clos se compose dans la profondeur de la salle, dans la cuisine jusqu’aux parking, sous le feu incessant des invectives d’Andy et Carly

Mais voilà, THE CHEF est aussi un drame, presque un thriller. Le doute est la principale caractéristique des personnages, le doute sur l’avenir miroir de notre situation, de notre société qui n’a jamais vécu aussi longtemps sous cloche et si peu libre. Il semble y avoir une urgence permanente dans ce film, retranscrite par les mouvements de caméra parfois erratiques, peu à peu le chef, la brigade, la salle, les clients sombrent dans une descente aux enfers progressive et incoercible.  Ce doute se mue en une sorte d’angoisse eschatologique, comme les sept plaies d’Égypte le chef subit et s’enfonce au fur et à mesure dans une situation intenable. La maestria des auteurs du film tient dans cette façon de lier les choix de mise en scène à l’écriture pour apporter une réelle plus value dans la narration et l’immersion du spectateur. Nous sommes réellement face à une tragédie théâtrale transposée avec maitrise et talent au cinéma à travers un plan séquence en huis clos de 1h34 dans lequel le bateau tangue quand le capitaine et les seconds semblent dépassés. 

The Chef
Crédits : UFO Distribution

Un huis-clos terrifiant de réalisme

Au delà de relever un défi technique de manière stupéfiante, Philip Barantini insuffle une énergie qui manque souvent aux huis clos, un dynamisme qui souvent font de ces exercices des œuvres assez molles voire réellement mauvaises comme l’exécrable comédie émétique Carnage du non moins abject Roman Polanski. Écrites souvent comme des pièces que la technique cinématographique transforme en film, ces œuvres en huis clos très inspirées de la pièce éponyme de Sartre publiée en 1943, fondent à elles seules un genre bien particulier du cinéma qui accouche souvent de films majeurs comme le chef-d’œuvre Festen de Thomas Vinterberg (1998) ou encore le très agréable Prénom (2012) de Delaporte et La Patellière même si les maîtres absolus de ce genre sont Hitchcock avec La Corde (1949) et Fenêtre sur cour (1954) et le trop souvent oublié Sidney Lumet avec les immenses 12 Hommes en colère (1957) et Point Limite (1964) ; à noter que ces quatre monuments du genre ont pour personnage principal James Stewart, toujours magistral évidemment. 

THE CHEF est un film malheureusement trop peu distribué en France, mais il mérite qu’on le visionne. Ce film à la réalisation de grande qualité est la surprise de ce début d’année, premier long-métrage de son réalisateur à la direction d’acteur et la mise en scène déjà de très haute volée. Oscillant entre drame, thriller et portrait de la bonne société londonienne, THE CHEF est une bouffée d’air frais dans le cinéma britannique dominé par Loach, Ridley Scott et Guy Ritchie. On les embrasse évidemment (sauf Ridley ndla).

Etienne Cherchour

Titre original : The Chef
Réalisation : Philip Barantini
Scénario : Philip Barantini, James Cummings
Acteurs principaux : Stephen Graham, Vinette Robinson, Jason Flemyng
Date de sortie : 19 janvier 2022
Durée : 1h34min
4.5
Excellent

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