Le 25 janvier 2017, ressortie en salles par le distributeur Carlotta, de 8 films de Kurosawa.
– Le Plus Dignement ★★★☆☆ (notre critique)
– Un merveilleux dimanche ★★★★☆  (notre critique)
– L’Ange Ivre ★★★★★ (notre critique)
– Chien Enragé ★★★★★
– Vivre ★★★☆☆
– La forteresse cachée ★★★★★ (notre critique)
– Yojimbo (sortie en DVD uniquement, édition par Wild Side) ★★★★★ (notre critique)
– Sanjuro ★★★★☆ (notre critique)
– Barberousse ★★★★★

Premier indice de la beauté du film, c’est son titre : L’ANGE IVRE.

Qu’il s’agisse d’une facétie d’un traducteur porté sur la poésie, ou d’une transposition littérale… Ce titre incroyablement évocateur exprime avec finesse le sujet du film autant qu’une certaine constante du cinéma de Kurosawa. L’Ange renvoie à cette notion très cinématographique de conte, de beauté, de pureté. L’ivresse quant à elle, notion plus terre à terre, lui appose le trivial et la nécessité d’oubli d’un certain réel (social, physique). Loin d’être une simple oxymore, ce grand écart correspond plutôt à une forme de complémentarité, typique du cinéma de Kurosawa au-delà de sujets et d’approches sensiblement différentes (réalisme poétique, conte social, divertissement allégorique, immersion cinématographique, etc.).

Dans Le plus Dignement, le cinéaste contaminait un film de propagande, via quelques beaux portraits de femmes, et ces fameuses obsessions humanistes. Dans Qui Marche sur la queue du Tigre…, il s’agissait d’opposer, dans un divertissement assez allégorique, la ruse à la force. Je ne regrette rien de ma jeunesse assimilait les puissants sentiments nourrissant un triangle amoureux, à l’évolution politique du Japon d’avant guerre. Un Merveilleux dimanche trouvait quant à lui, une forme de réalisme dans le contraste entre le conte romantique de la débrouillardise et un réalisme social blafard.

L’ANGE IVRE, c’est un peu une somme de tout cela. Mais il y a en supplément une singulière façon de nous raconter une histoire et de nous toucher, inédite chez Kurosawa.
Photo du film L'ANGE IVRE
L’histoire de L’ANGE IVRE Un jeune yakuza, Matsunaga, cherche à diagnostiquer d’étranges symptômes. Il rencontrera ainsi Sanada, un médecin de quartier bienveillant mais extrêmement blasé et hermétique à la violence du monde. Contre toute attente, Sanada s’attachera à guérir Matsunaga de son mal, et peut-être aussi le diriger sur une pente moins glissante que celle du crime organisé et du plaisir facile.

En fait dans L’ANGE IVRE, il n’y a réellement que deux protagonistes, Matsunaga et Sanada. Autour d’eux gravite tout un univers, défini par d’autres personnages, des décors, un contexte social. Pourtant, Kurosawa simplifie au maximum les enjeux de ces deux personnages, par l’écriture et l’image.

Par image, j’entends : la représentation et l’illustration du scénario, la mise en scène, les mouvements de caméra et/ou des corps, la composition du cadre, la durée et le découpage des plans, le jeu sur la photographie, la corrélation entre sons/bruitages/musiques et images, et quelques autres choses du domaine de l’évocation que j’aborde plus complètement ICI en prenant pour exemple le fameux concept de L’INCEPTION popularisé par le film éponyme. L’exemple n’est d’ailleurs pas anodin ; exactement comme ce que Cobb et son équipe mettent en place dans le film de Christopher Nolan, Kurosawa, pour aborder une foultitude de sujets en filigrane, traite avant tout d’un rapport père-fils.
Effectivement : quoi de plus basique pour donner un cachet universel et accessible à une histoire ?

En découlent les principes de domination/soumission et de transmission/apprentissage, réciproques entre Matsunaga et Sanada. Évoluent au sein de ces “concepts”, les idées de bienveillance, d’orgueil, d’honneur, d’opportunisme, de naïveté, de sagesse. Puis en marge, des sentiments (affectifs, amoureux, hostiles), de la psychologie, un contexte socio-culturel (Japon d’après guerre, Yakuzas, pauvreté), ou encore les notions de vie, de mort, et de prise de positions. Tout cela est ainsi suggéré dans la relation entre les deux hommes, avant d’être cimenté par l’histoire du film.

“Où l’on se rend compte du talent de Kurosawa pour nous raconter une histoire par de nombreux moyens et notamment par la puissance de l’image.”

Mais là encore, il y a une forme d’épure ; plutôt que sur la classique notion de scénario, le récit repose presque exclusivement sur les interactions entre les personnages. Matsunaga et Sanada bien sûr, mais également quelques autres satellites mais fantastiques : Miyo – la putain de Matsunaga, l’evil-boss Okada, l’infirmière de Sanada, la serveuse du café du coin de la rue, le big-boss yakuza ou même la mère de Sanada… Chacun d’eux possède un vécu persistant bien au-delà de son temps d’apparition à l’écran, rendant compte de la puissance de l’écriture qui les compose.

C’est en associant ces vécus les uns aux autres ainsi qu’à sa maîtrise de l’image, que Kurosawa façonne, avec une sorte de logique indéniable et imperméable au sentimentalisme, les destinées tragiques de Matsunaga et Sanada. Ces deux-là nous apparaîtront comme deux personnages riches et complexes au sein d’un immersif environnement affectif, social et professionnel, à la fois palpable, fantasmagorique et prégnant.

Quelques scènes marquantes illustrent ainsi parfaitement cet alliage entre image, mise en scène, personnages et histoire

Quelques scènes ou plutôt quelques instants, où se joue l’affectif au-delà du simple récit !

Photo du film L'ANGE IVRE

  • D’abord notre rapport au film, avec cette introduction.
    Une certaine poésie paradoxale nous aspire immédiatement. Kurosawa nous montre une vision très brute d’un quartier Tokyoïte mal famé (putes, saleté, misère, pollution), et la contraste en amenant de la sensorialité dans cette “réalité”. Par ce beau solo de guitare en fond sonore, par cette caméra libre, immersive et aérienne.
  • Toutes les scènes entre Matsunaga et Sanada débordent d’une intensité grandissante (Toshirô Mifune incarne parfaitement la lente perte de charisme de Matsunaga, tandis que Takashi Shimura tient de bout en bout la bienveillance orgueilleuse et blasée de Sanada)
  • Les moments où Sanada outrepasse son rang pour tenir tête à ceux qui se dressent contre lui.
  • Il y a aussi cette séquence onirique particulièrement évocatrice, où les sentiments les plus vils symbolisant la mort rattrapent un Matsunaga empêtré dans sa maladie, mais désireux de survivre.
  • Il y a aussi ces toutes petites phrases acides de Sanada qui, étayées par le puissant drame qui se joue, renvoient à l’histoire du Japon. De ses valeurs antédiluviennes à sa défaite face à la bombe.
    “Tes manières féodales n’ont plus de raison d’être”
    “Le sacrifice humain n’est plus d’actualité…”
    “Les Japonais ont fait tant de sacrifices inutiles.”
  • Lorsque les sentiments d’un personnage que l’on pensait simple figurant prennent d’un coup vie
  • La tristesse, la résignation et le désespoir que l’on aperçoit si souvent dans le regard de Matsunaga, personnage qui n’a pas le droit de ressentir ces choses
  •  Le combat final, absolument pathétique, illustre le caractère tragique de ces pantins, tels que les définissait sanada. Les Yakuzas, très forts en gueule, ne sont que des baudruches, incapables de se battre avec courage

Photo du film L'ANGE IVRE

Toutes ces scènes sont bien sur imbriquées les unes dans les autres. Aucune d’elles n’aurait de sens sans toutes les autres.

De façon générale, chaque scène possède ses propres enjeux (précédemment mentionnés), dessinant progressivement et en parfaite symbiose, l’histoire du film. Sans même que l’on s’en rende compte, Kurosawa nous a emmené  sur des territoires émotionnels et intellectuels variés, et pourtant sans jamais rien forcer, sans jamais rien appuyer.

Par l’écriture et l’image, Kurosawa construit une relation à la fois touchante, et un conte moral d’une finesse toute discrète et subtile, mais bien présente. Ces deux-là se confronteront sans jamais être antagoniques, avant d’avancer en complémentarité. Par cette émotion véritable et multifacettes que nous provoque leur relation, chacun d’eux devient l’une des facettes de l’Ange Ivre du titre.

Je dirais pour résumer, que le talent de Kurosawa est de parvenir à assembler quantité d’éléments divers et variés pour donner de multiples niveaux de lecture à son histoire, tout en la rendant universelle. Au final, on a l’impression non seulement d’avoir assisté à une espèce de perfection de récit, mais également à deux fascinants portraits d’homme ainsi que leur touchante relation, à une immersion dans l’intime vicié d’un quartier du Japon d’après-guerre, une succession de scènes impressionnantes. Parce que chacune se nourrit de la précédente tout en proposant un élément supplémentaire. Ce trait précis est d’ailleurs très similaire au cinéma de Kurosawa dans son ensemble.

Georgeslechameau

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

AKIRA KUROSAWA sur Le Blog du Cinéma
Filmo sélective d'Akira Kurosawa : critiques

AKIRA KUROSAWA: PORTRAIT

Le Plus dignement (1944)
Qui marche sur la queue du tigre… (1945)
Je ne regrette rien de ma jeunesse (1946)
Un merveilleux dimanche (1947)
L’Ange ivre (1948)
– Chien enragé (1949)
– Vivre (1952)
– Vivre dans la peur (1955)
La Forteresse cachée (1958)
Les Salauds dorment en paix (1960)
Yojimbo – Le Garde du corps (1961)
Sanjuro (1962)
– Entre le ciel et l’enfer (1963)

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INFORMATIONS
Affiche du film L'ANGE IVRE
+ CRITIQUE

Titre original : Yoidore Tenshi
Réalisation :
Akira Kurosawa
Scénario :
Akira Kurosawa, Keinosuke Uekusa
Acteurs principaux :
Toshirô Mifune, Takashi Shimura, Chieko Nakakita
Pays d’origine : Japon
Sortie :
1948
Durée :
1h38min
Distributeur :

Synopsis :
Appelé en pleine nuit à soigner un jeune gangster pour une blessure à la main, un médecin alcoolique décèle une affection plus grave, la tuberculose. Il tente de soigner le jeune homme qui ne veut rien entendre, et malgré les disputes et les menaces, il se prend d’amitié pour lui. Le chassé-croisé des deux hommes que tout oppose trouvera une issue tragique dans les milieux violents de la pègre japonaise.

EXTRAIT

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[CRITIQUE] L’ANGE IVRE (1948)

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