Avant Hollywood et l’Amérique, était déjà un grand homme de cinéma, d’autant plus que pour lui, être un bon réalisateur de parlant nécessitait forcément une maitrise du muet. Dans les Entretiens qu’il partage avec François Truffaut, il définie LES CHEVEUX D’OR comme étant son vrai premier film. Ainsi, d’une certaine manière, il renie ces deux précédentes productions muettes : The Pleasure Garden (1925) et The Mountain Eagle (1926), pour ne garder que ce qui deviendra le plus grand film muet britannique. Réalisé en 1927 alors qu’il n’a que 28 ans, LES CHEVEUX D’OR doit donc être envisagé comme la base solide et assumée du cinéma d’Hitchcock : un langage cinématographique mis en place pour soutenir l’édifice qui ne cessera de s’élever au cours des cinquante années qui suivront.

Etrangement, ce film est d’abord boudé par les distributeurs de la société de Michael Balcon qui le visionnent plusieurs fois, avant de se décider à le montrer au public, après avoir eu recours aux suggestions de montage d’Ivor Montagu. Là, Alfred Hitchcock connaitra son premier grand succès commercial mais aussi critique qui lui permettra de perdurer en réalisant plus tard The Ring (1927) ou Blackmail (1929). Au delà d’une esthétique et d’un sens aigu du montage, LES CHEVEUX D’OR, à la colorimétrie codifiée (du noir au sépia, en passant par le bleu) présente les caractéristiques de ce qui deviendra un thème récurrent, si ce n’est omniprésent, de la filmographie du maitre du suspense : la fausse culpabilité dans le crime, mais aussi dans le plaisir amoureux. Alfred Hitchcock est très conscient et attentif à la situation du spectateur. Pour lui, il est primordial que l’audience puisse s’identifier aux personnages, sans pour autant renier les actes clandestins et criminels. A partir de ce moment, l’innocence emportée par le tourbillon de la culpabilité traversera l’entièreté de son oeuvre. François Truffaut résumera ainsi cette obsession : « l’homme ordinaire plongé dans des aventures extraordinaires ».

A la fois amoureux de théâtre et des faits divers, Alfred Hitchcock propose avec LES CHEVEUX D’OR une adaptation du roman populaire éponyme de Marie Belloc Lowndes, écrit en 1913 et reprenant l’histoire de Jack l’Eventreur. Dans une pension de famille, un étrange locataire, The Lodger, demande à ce que les représentations féminines soient enlevées des murs alors que sévit dans un Londres nappé de brouillard, un serial-killer, The Avenger, tuant les femmes blondes les mardis soirs. Classiquement, sur fond d’histoire d’amour naissante, les soupçons sont portés sur ce nouveau locataire qui cache dans sa chambre et son passé de nombreux mystères.

Chef d’oeuvre de suspense, LES CHEVEUX D’OR propose les prémisses du langage hitchcockien et pour un amateur du cinéaste,  regarder le film peut être une formidable chasse au trésor. Voici, quelques pistes. Tout d’abord, Alfred Hitchcock construit une intrigue autour d’un personnage sans nom et défini seulement par sa fonction de locataire, système qui sera repris avec Rebecca. Aussi, il questionne déjà l’intégrité et l’efficacité de la police dans la défense de la  justice, comme dans The 39 Steps et Blackmail. Visuellement, il met en place des rhétoriques de mise en scène qui lui sont propres telles que marcher sur une plaque de verre pour simuler les cent pas à l’étage du dessus ou encore les pensées projetées dans une empreinte au sol. Petit plaisir constant où Alfred Hitchcock joue au chat à la souris avec les spectateur, LES CHEVEUX D’OR est aussi le premier film où le cinéaste fait son apparition, pour combler un manque de figurants.

 Photo du film LES CHEVEUX D'OR

© The Lodger

Au début des années 1920, Alfred Hitchcock est scénariste et décorateur pour les studios de Babelsberg à Berlin. Les mots du réalisateur « Everything I had to know about filmmaking I learned in Babelsberg » témoigne de l’importance du paysage cinématographique allemand dans sa filmographie. En 1924 et 1925, il assiste au tournage du Dernier des Hommes, de Friedrich Wilhelm Murnau : il est alors au plus près de l’expressionnisme allemand. Dans LES CHEVEUX D’OR, l’influence de Murnau ou même de Fritz Lang est certaine (des contrastes saisissants et des ombres portées aux images déformées, en passant par la dualité Bien/Mal, The Lodger/The Avenger et le gout pour le serial-killer déjà vu avec M Le Maudit) et qui plus est, apparait accentuée par le caractère muet du film. En effet, l’absence de répliques parlées insiste sur la nécessité de créer, d’adapter un style esthétique identifiable : Alfred Hitchcock se voit alors effectuer une purge narrative et se servir à l’extreme de l’image pour donner l’information au spectateur.

Pour la première fois avec LES CHEVEUX D’OR, l’idée est atteinte d’une façon purement visuelle, limitant au maximum l’emploi des intertitres, signés par Edward McKnight Kauffer au style Avant-garde/Art-déco. Les quinze premières minutes, où le locataire n’est pas encore visible à l’écran, sont une grande leçon de cinéma, tant le cadrage des plans et leur montage, procure une tension rare sans avoir recours à la moindre parole. Alfred Hitchcock joue des échelles et des angoisses, jonglant entre gros plans sur les visages gagnés par l’horreur et plans larges sur la foule, pour finalement laisser le rythme de la machine à écrire instaurer un cadence nerveuse qui ne s’arrêtera qu’à la fin.

« Les Cheveux d’Or présente les caractéristiques de ce qui deviendra un thème récurrent : la fausse culpabilité dans le crime, mais aussi dans le plaisir amoureux. »

Un locataire, innocent ou pas ? Le spectateur ne sait rien et découvre au fil des événements les pièces qui pourront enfin former l’ensemble du puzzle qui finira pourtant par valser à la toute fin puisque qu’Hitchcock nous apprend déjà à nous méfier des signes et des symboles laissant planer le doute sur des objets anodins. Connaissant déjà un intérêt certain pour la « psychologie » féminine, le réalisateur britannique choisit de recentrer son film autour du foyer familial père-mère-fille mis à mal par l’arrivée d’un prétendant, créant ainsi un intéressant maillage entre suspicions, sentiments, réalité et culpabilité, où règne déjà le gout pour le fétichisme et le voyeurisme. L’happy-end peu crédible, commandé par la production en raison de la présence de la vedette (problème qui reviendra avec Cary Grant dans Suspicion en 1941), bafoue le génie hitchcockien qui aurait préféré laisser le spectateur seul juge de ce qu’il voit.

Malgré tout, le réalisateur britannique joue de manière subtile avec la tension émanant des rapports humains et de leur rivalité. De façon universelle, le locataire représente l’étranger à la communauté : l’Autre; d’autant plus que dans LES CHEVEUX D’OR, Alfred Hitchcock semble questionner la masculinité, la virilité et peut être même l’homosexualité. Sous les traits androgynes d’un magnifique et halluciné Ivor Novello, qui est cet homme ne voulant pas de femmes aux murs de sa chambre à coucher ? Dans Londres, le locataire semble être jeté dans une cage aux fauves, avides de sang et de violence, comme en témoigne la scène finale de lynchage. Derrière sa façade de film à suspense parsemé d’humour quasi burlesque et d’érotisme, LES CHEVEUX D’OR sonde les plus profonds vices et maux de l’espèce humaine, de la jalousie à la haine, de l’intolérance à l’ignorance. Pourtant dans un lieu clos, si cher à Alfred Hitchcock, l’intrusion du locataire dans le triangle familial n’est que le miroir des eaux troubles et des doutes. L’Autre révèle alors les failles les plus profondes d’une société annoncée comme « normale » et apaisée.

 

Juliette Durand

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