Andrea Arnold revient dans une veine plus sociale mais aussi lyrique avec AMERICAN HONEY, un road trip enivrant.

Récipiendaire du prix du Jury au dernier festival de Cannes,  AMERICAN HONEY, teen/road-movie éprouvant de 2h43, déploie sa renversante poésie à travers la verdoyante USA « white trash » acquise à Donald Trump. Le film avait bien des moyens de se hisser plus haut que cette modeste troisième place, surclassant une compétition d’un niveau particulièrement disputé. Ce quatrième long-métrage d’Andrea Arnold s’inscrit par ailleurs au sein d’une filmographie qui trouve patiemment son fil rouge et sa cohérence, versant tantôt dans le social que dans le drame pure jus. Et alors que Fish Tank et Red Road – déjà tous deux Prix du Jury (!!) – propulsaient la cinéaste au rang de nouvelle figure de proue du cinéma social anglo-saxon, il faut reconnaître qu’AMERICAN HONEY s’aventure parfois bien volontiers hors de ces sentiers battus.

Star (Sasha Lane) quitte sa misérable famille pour se lancer sur les routes tortueuses du Midwest, remettant, sans sourciller, son destin aux mains de vendeurs de magazines itinérants, dont le but premier est de survivre tout en profitant des jouissances primaires de la vie. Mais l’intérêt d’AMERICAN HONEY ne réside certainement pas dans cette volonté de percer les rouages de cette aventureuse précarité, contrairement à ce que suggèrent ses premiers plans. Recrutée par Jake (Shia Laboeuf), la jeune Star intègre ce second foyer, mobile, insouciant et haut en couleurs.

American Honey

Un vent de liberté souffle sur AMERICAN HONEY

Dès lors, nous voilà embarqués dans ce sinueux voyage, comme le dernier larron de la clique, pour ausculter de près ces véritables Roger-Bontemps. En quête d’une voie de sortie onirique, irréelle, ce road-trip est par là l’occasion de scruter le visage d’une adolescence désabusée, qui réfute toujours et encore les codes sociétaux, ceux même imposés par les figures paternalistes. En s’appropriant aussi bien le travail de Larry Clark (Kids, Ken Park) que Gus van Sant (My Own Private Idaho)Andrea Arnold se fond davantage dans cette génération perdue, sous un prisme cavalier et générationnel.

Bien reclus dans ce monde au format 1:33 qui les gomme peu à peu de la dernière couche sociétale, la cinéaste enferme littéralement ces jeunes adultes dans un cadre oppressant – sa marque de fabrique depuis Fish Tank. C’est comme si on les renvoyait à la fracassante réalité du monde, où chacun est bien prié de quitter les lieux qu’il occupe, tel des indésirables dont il faudrait soigneusement se débarrasser. Mais la réalisatrice ne se place, presque jamais, dans l’archétype du drame bien dégoulinant pour créer l’empathie, préférant ainsi la lueur solaire de l’euphorie à la description cataclysmique de l’abandon social. On traverse plutôt AMERICAN HONEY comme une douce rêverie, une utopie fulgurante qui passe par un attachement quasi-instantané devant ces portraits atypiques, dévoilés au gré du mouvement virevoltant d’une caméra aérienne. Et au détour des embardées romanesques, la horde électrisante des apprentis businessmen emmenée par Sasha Lane et Shia Labœuf emporte la salle obscure au cœur de leur périple. Si bien que les 2h43 de voyage s’écourtent dans la surprise la plus totale.

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Mais au milieu de toute cette brillante cacophonie musicale Trap Hop, l’évidence surgit : le « crush », l’attirance. Dès le premier regard, la pellicule magnétise la rencontre entre Star et Jake, seul motif valable de cette illustre évasion. Au rythme des amourettes et des liens qui se façonnent ou qui se rompent, le récit va établir le croisement des émotions chaotiques entre ces deux là – Je t’aime, moi non plus. La réalisatrice utilise ainsi les mêmes ingrédients qui ont bâtis sa gloire avec Fish Tank, appelant le formidable tandem Katie Jervis/Michael Fassbender. Et au-delà des pérégrinations adolescentes, AMERICAN HONEY transperce l’expression singulière du sentiment amoureux. Jamais putassières, jamais gratuites, les scènes de sexe sont d’une incroyable puissance, la romance naissante, la frénésie sexuelle liée à la découverte du corps, sont magnifiées, exaltées. La caméra fixe, tranche parfois sans artifices avec le shaky cam auquel le film nous avait habitué, signe que ces précieux instants resteront durablement inscrit en chacun d’eux.

American Honey

Shia Laboeuf est Jake, le meilleur vendeur de la bande itinérante

Avec Andrea Arnold, le cinéma se transforme aussi en refuge poétique. La puissante imagerie retranscrit fidèlement tous les ornements utopiques des paysages traversés et le long-métrage ne se refuse en rien d’être d’une foudroyante sensorialité. Se réservant le droit de s’essayer à une alchimie contemplative saturée de couleur et de poésie, elle nous invite à admirer l’Amérique de la ruralité, son ciel d’un bleu rayonnant et son superbe biotope, baigné par la candeur redoutable du jour.

Et au dernier acte, la lumière infernale s’efface devant le bleu glacial de la nuit. Nous quittons cette bande enjouée dans la liesse la plus touchante, dans la liberté de vivre et c’est l’insouciance, forcément, qui s’accommodera d’un lendemain incertain. Ces jeunes gens s’engouffreront, à toute allure, sur l’asphalte fumant des routes du MidWest, à la cadence endiablée des tubes musicaux de la country Républicaine et du Hip-Hop chantonné par Rihanna. Ainsi, l’émotion gagne en profondeur devant la sublime illusion d’un rêve fugace, qui ne restera, hélas, qu’un glissant exutoire. AMERICAN HONEY exhale la fragrance enivrante d’un grand film, qui, mesdames et messieurs les membres du Jury, méritait bien une palme.

Sofiane

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[CRITIQUE-POUR] AMERICAN HONEY
Titre original : American Honey
Réalisation : Andrea Arnold
Scénario : Andrea Arnold
Acteurs principaux : Sasha Lane, Shia LaBeouf, Riley Keough
Date de sortie : 8 février 2017
Durée : 2h43min
5.0PALME D'OR
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