PATERSON rejoint la petite liste des films qui questionnent notre rapport à la fiction, présentés dans la sélection officielle de Cannes cette année. Après Rester vertical, Ma Loute, Sierra Nevada et American Honey, voici le nouveau Jim Jarmusch se rajouter à ce “clan” qui semble refuser de nous raconter une histoire dotée des ressorts minimaux pour nous impliquer activement en tant que spectateur. Ce film, comme les quatre autres cités précédemment, va plus loin qu’un simple refus des règles classiques de la dramaturgie : PATERSON est une anti-fiction.

Pourtant, on est bien dans un univers légèrement en marge de la réalité, peuplé de personnages écrits, interprétés par des acteurs. Mais l’ensemble, s’il a sa cohérence, se refuse à évoluer pendant près de trois quart de sa durée. Le prologue qui constitue les prémisses du film, constitue de fait son quasi synopsis : Paterson est un chauffeur de bus passionné par la poésie. Il écrit un peu chaque jour en secret alors que sa femme s’enflamme pour une passion différente tous les matins.

Quand on nous raconte une histoire, on s’attend à ce qu’un élément perturbateur vienne plonger le protagoniste dans un voyage qui l’éloignera de son quotidien. Or ici, la routine est justement ce que filme Jim Jarmusch, sans se presser de précipiter un quelconque événement qui briserait cette répétition. Certes, d’infimes variations viennent se glisser dans la mécanique d’horlogerie mise en place par le protagoniste (Adam Driver), mais ces changements mineurs n’auront aucun impact sur la suite du film, et ne viendront encore moins provoquer une forme de révélation chez le personnage principal.

Photo du film PATERSON

© Mary Cybulski

Dans l’attention portée aux détails de la vie de Paterson et de sa femme (Golshifteh Farahani), on sent Jim Jarmusch attendri par tous ces artistes de l’ombre, obligés de concilier un boulot alimentaire avec leur passion artistique. Peut-être même que le réalisateur évoque une part autobiographique de sa vie, alors qu’il n’était pas assez connu pour ne vivre que de ses films. Cette tendresse se mêle parfois à une forme d’ironie, soit pour croquer la modestie maladive de Paterson qui refuse de montrer à quiconque ses poèmes, soit pour moquer l’ambition excessive de sa femme qui ne se donne jamais les moyens d’approfondir un domaine.

Le problème majeur de PATERSON est sa mise en scène, car on ne saurait lui reprocher d’expérimenter une forme alternative de récit. Pour un film sur la poésie du quotidien, bien peu d’images ont une force évocatrice suffisante pour oublier l’ennui provoqué par une absence totale d’intrigue. On est très loin de la beauté plastique de Dead Man, de Broken Flowers ou de son dernier film, Only Lovers left alive. Certains plans évoquent même une lumière très studio TV. La quasi-absence de mouvements de caméra ou d’originalité dans la composition ne renvoient ni à une forme d’abstraction, d’épure ou de recherche formelle. Le style qui s’en dégage n’est pas non plus celui d’un réalisme froid, à cause de cette lumière trop lisse. Comme le poème d’amour qu’écrit Paterson d’après la marque d’allumettes Ohio Tip, la mise en scène de PATERSON est assez proche d’un rêve publicitaire. Le montage est tout juste correct, assez original par certains moments pour nous faire sentir le flow dans lequel est plongé le personnage, cet état de concentration dans le relâchement qu’on peut atteindre en pratiquant une tâche répétitive.

“Jarmusch se penche avec tendresse sur le quotidien modeste de ces artistes dans l’ombre.”

Étrangement, ce qui sauve PATERSON réside dans l’art délicat de Jarmusch de se moquer de ses personnages et de lui-même. Au détour d’une phrase, ou d’un regard de chien, on sent l’auteur qui nous crie “surtout ne prenez pas tout ça trop à cœur.” A presque un quart d’heure de la fin, le film gagne enfin un peu de hauteur avec une rencontre improbable, entre Paterson et un parfait inconnu, dont le dialogue en dit long sur la perspective que Jarmusch souhaitait donner à son film sur la place de l’artiste dans la société. Ce qui fascine l’interlocuteur de Paterson, c’est justement qu’il soit un chauffeur de bus dans cette ville qui a accouché de tant d’artistes, qui eux aussi cumulaient un boulot alimentaire avec leur passion. Le sens du dernier film de Jarmusch réside presque exclusivement dans les dialogues, ce qui peut se voir comme une faiblesse pour un film “poétique”, ou comme le symptôme d’une fascination littéraire. Les mots des poèmes de Paterson qui apparaissent en sur-impression à l’écran trahissent peut-être une envie irrépressible de Jarmusch à s’essayer lui-même à la poésie. Plutôt que de nous proposer un film inabouti, on aurait préféré qu’il écrive directement un recueil sur ce quartier fantasmé. PATERSON, ou le poème impossible de Jarmusch

Thomas Coispel

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