Okja est le nouveau film de Bong Joon-ho, réalisateur coréen de Snowpiercer, The Host ou Memories of Murder. Produit par Netflix, il ne sera pas exploité en salles mais concourt néanmoins pour la Palme d’Or, au 70ème festival de Cannes…

L’histoireDans les montagnes de Corée du Sud, la jeune Mija a accompagnée et pris soin de son grand ami Okja, un animal imposant. Mais tout change lorsque la firme multinationale familiale Mirando Corporation s’empare d’Okja et l’emmène à New-York où la PDG Lucy Mirando, obsédée par son image et par sa promotion, a de grands projets pour l’amie la plus chère de Mija.
C’est sans stratégie particulière mais avec une idée précise en tête, que Mija se lance dans une mission de sauvetage. Mais cette aventure déjà intimidante s’avère encore plus compliquée dès lors qu’elle doit faire face à des groupes disparates de capitalistes, de manifestants et de consommateurs, tous en compétition pour décider du destin d’Okja…alors que Mija ne rêve que d’une chose : ramener son amie à la maison.

Ci-dessous sa puissante  bande-annonce, dévoilée ce 18 mai 2017 !

OKJA (comme d’ailleurs The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach) se pare d’une immense particularité ; Il s’agit d’un film produit par et pour la chaîne de VOD par abonnements Netflix, ce qui implique qu’il ne sera diffusé QUE sur ce média.

Un grand boom dans le domaine de l’exploitation audio-visuelle, puisque habituellement un film d’envergure internationale tel que celui ci sort AVANT TOUT en salles, puis 4 mois plus tard sur le marché vidéo (DVD+VOD), est diffusé sur Canal + au bout de 10 mois, puis sur les autres chaines de télévision – après 22 mois si elles ont co-produit le film, 30 dans le cas contraire -, et ENFIN, sur les chaînes d’abonnements de vidéo à la demande comme Netflix, au bout de 36 mois. C’est ce que l’on appelle, la Chronologie des médias.

Source: Libération – cliquez sur l’image pour afficher l’article

Jusqu’à la fin du siècle dernier, l’intérêt très pertinent de cette chronologie des médias était d’inciter les “grosses” chaînes comme Canal+ à produire des œuvres de cinéma, avec pour avantage de pouvoir les diffuser en exclusivité. Mais, voilà: nous sommes en 2017, dans l’ère de l’accès immédiat et souvent gratuit*, à l’information et à la culture…  Ce qui a tendance à rendre caduque ce mode d’exploitation. Pour prendre l’exemple de Canal+, la chaîne proposait jusqu’à 2015 de payer 40€ pour avoir accès avec engagements, à un film 6 mois après sa sortie vidéo – un modèle qui n’est définitivement plus viable. Canal+ tente certes de s’aligner avec son époque, en baissant le prix de son abonnement (20€ depuis 2016), en produisant des séries originales (comme Le Bureau des Légendes) et en s’alliant avec d’autres chaînes comme Orange Cinéma Séries pour diversifier son offre… Mais la perte des abonnés est malgré tout palpable (300000 en 2015, 500000 en 2016,  11,5 millions abonnés pour l’instant), et par extension la baisse du chiffre d’affaire (selon figaro.fr, 5,2 milliards d’euros en 2016, soit 4,7% de moins par rapport à l’année précédente). Si la situation n’est pas encore catastrophique, la chronologie des médias n’en parait pas moins à interroger, puisque son centre de gravité actuel, Canal+, finira irrémédiablement par réduire sa participation à l’économie du cinéma français.

Avenir de plus en plus flou pour la chaîne cryptée Canal+

C’est ici qu’il faut présenter la chaîne de Vidéo à la demande par abonnement (ou SVOD) Netflix qui, depuis 2014, rallie tranquillement ce public que Canal+ n’aura même jamais connu – celui de la génération Z. Netflix propose ainsi, à partir de 8€/mois et sans engagements, de repenser la consommation d’oeuvres audiovisuelles. La chaîne fait ainsi le choix de s’adapter aux modes de consommation actuels, permettant un visionnage multimodal (sur mobiles, tablettes, ordinateur ou pourquoi pas télévision), libre (on peut par exemple commencer un film sur ordi, puis le finir sur mobile), adapté à chaque consommateur puisque un algorithme recherche en fonction des visionnages les autres œuvres qui pourraient plaire au spectateur, et encourageant la consommation de masse – le fameux binge watching* . que la chaîne a popularisé. Puis en termes de contenu, le spectateur peut littéralement faire ses courses à l’intérieur du supermarché qu’est Netflix, attiré par ses aguichantes têtes de gondoles – des programmes originaux, variés, solides et charismatiques comme House of Cards, Orange is the new black, Stranger Things ou récemment 13 Reasons Why -, puis libre de choisir ce qu’il veut dans un catalogue complémentaire de plus de 2000 œuvres, dont des films sortis en salle il y a donc plus de 36 mois, ainsi que quelques puissantes séries achetées ailleurs, comme Breaking Bad ou Fargo.

En rajoutant à tout cela une impeccable communication (très “twitter”, misant tout sur l’effet de surprise, le buzz, l’immédiateté et la connectivité), ainsi qu’une efficace ligne éditoriale artistique, tournée vers l’accessibilité plutôt que la complexité (formelle ou thématique), évitant subtilement d’aller vers le trop politiquement incorrect tout en s’ancrant opportunément dans des sujets de société… Netflix est devenu un incontournable. Tellement populaire, que le terme Netflix est presque devenu un nom commun, synonyme de “chiller devant la télé en regardant des séries sans pouvoir s’arrêter”.

Cela dit, si les faveurs de la masse sont déjà acquises, il reste néanmoins un public à fidéliser… Celui qui communique et partage tant à propos de ce qu’il aime: celui des passionnés, celui des cinéphiles. La crédibilité artistique semble être la prochaine étape visée par Netflix, celle là même qui fait qu’on se souvient d’un studio non pas pour un vague frisson déjà oublié, mais pour des émotions indélébiles.

C’est dans ce cadre qu’on observe parmi les productions originales Netflix, de plus en plus de projets portés de bout en bout par des auteurs accomplis, et non par la ligne éditoriale de la chaîne. Résultat, de puissantes mais néanmoins radicales œuvres font occasionnellement leur apparition, comme Sense8 des frères Wachowski, Beasts of no nation de Cary Fukunaga, Into the Inferno de Werner Herzog, Black Mirror saison 3 de Charlie Brooker ; c’est aussi sur ce terrain qu’on attend les prochains projets de David Fincher ou de Martin Scorsese, ou pour en revenir à notre sujet, les deux films sélectionnés en compétition pour la Palme d’Or au Festival de Cannes, The Meyerowitz stories et OKJA.

 

OKJA et The Meyerowitz Stories sont à priori, deux œuvres cinématographiques majeures qui échapperont totalement à la chronologie des médias. Elles seront donc disponibles immédiatement à domicile, et ce avant même la sortie vidéo ! Ces cas feront-ils jurisprudence ? Si oui, imaginons ensemble un futur où la SVOD serait devenue centrale dans la chronologie des médias.

– D’après Médiamétrie, 27% des 48 millions de français possédant un accès à internet ont consulté au moins une fois en 2016, un site de piratage. Quoi que l’on en pense, plutôt que de simple illégalité il faut ici parler de nouvel usage – né avec l’internet, ancré maintenant dans les consciences. Les mesures restrictives type Hadopi ou DRM ne sont pas suffisantes pour enrayer le piratage, contrairement à ce que continuent à croire les industriels (musique, vidéo, et bientôt livre); peut-être est-il simplement temps de reconnaître que les habitudes de consommation du public ont changé, et s’y adapter ?

– Extrapolons encore: Si un film comme OKJA remportait la Palme d’Or, public et critique seraient alors rassemblés autour d’un modèle d’exploitation par SVOD, validant sa viabilité économique autant qu’artistique. Cela marquerait le début d’un tout nouveau cycle; après celui de la vidéo et celui du numérique… Celui de la SVOD; ce cycle où le spectateur – ou plutôt consommateur -, serait placé au cœur de la politique de diffusion des œuvres. Les chaînes de SVOD deviendraient le nouvel Eldorado, ce qui entraînerait certainement une saturation de ce marché, jusqu’à l’arrivée d’un nouveau moyen d’exploitation. Et ainsi de suite.

Il y a t-il vraiment des œuvres de cinéma d’un coté, et de l’autre des œuvres de télévision ? Ou simplement des œuvres, et en face un public capable de choisir son propre mode de visionnage en fonction de ce qu’il en attend ? Si un acteur comme Netflix se plaçait en tête de la chronologie des médias, de nombreux films se passeraient alors totalement d’une bien coûteuse sortie-salle qui n’apporterait aucune plus-value artistique, tandis que concernant les films “extraordinaires” – les blockbusters comme les productions plus indépendantes du genre de The Revenant, Le fils de Saul, les films de Terrence Malick, NWR ou Bong Joon-ho… L’intérêt pour ces œuvres qui nécessiteraient absolument d’être vues sur grand écran serait relancé. Quant aux autres…

– Avec le système d’algorithme, on peut imaginer que toutes les œuvres, même les plus confidentielles, seraient systématiquement proposées à leur public cible… En outre, il faudrait de toutes façons, émerger au milieu d’un phénoménal catalogue. Susciter l’intérêt chez le spectateur consommateur serait au final synonyme de pollution cognitive, et de publicité intrusive. Mais là encore, nous sommes dans une époque qui encourage ces modes de communication…

– En imaginant une nouvelle chronologie des médias centrée autour de la SVOD, il faudrait obligatoirement renégocier les contrats d’exclusivité. Comme pour Canal+ en son temps, en contrepartie d’un droit de diffusion, Netflix pourrait être “forcée” de participer à la production d’œuvres audio-visuelles… Et si, à l’instar de Canal+, 9% des recettes de la chaîne américaine sur le sol français étaient reversés dans la production d’oeuvres cinématographiques ? Même si l’on visualise difficilement la chaîne modifiant sa politique économique pour un unique territoire, là encore, une récompense telle que la Palme d’Or pourrait redéfinir tout cela en incitant d’autant plus à la production de programmes originaux, d’auteur ou non.

– Quant à la sortie en salles des production originales Netflix… Il faudrait déjà que la chronologie des médias soit repensée pour intégrer ce cas (diffusion simultanée salles ET en SVOD), et que par ailleurs un distributeur français s’allie avec la chaîne américaine. D‘après Le Monde : « à Paris, UGC, Pathé, MK2 détiennent 71,5 % des écrans et 88,6 % des parts de marché ». Hors, ces trois là sont certainement liés à Canal+ par leur triple casquette de producteurs/distributeurs/exploitants, et ne peuvent à priori pas mettre en péril l’hégémonie Canal+ en travaillant avec des distributeurs affiliés à Netflix.
Resterait alors bien peu de salles Parisiennes, tandis qu’en province le nombre d’écran hors UGC/Gaumont serait conséquent (4367, chiffres 2012 d’après wiki), mais là encore soumis à conditions; peut-on réellement, et surtout si l’on est un tout petit exploitant, risquer de se “fâcher” avec Canal+ et se priver des films qu’ils produisent ? À notre sens, à moins qu’un gros exploitant comme CGR (392 écrans) s’allie à Netflix, il y a peu de chances de voir un jour leurs films en salles. D’un autre coté, si un distributeur et/ou un exploitant osaient s’ériger à contre-courant du système actuel, leur exposition médiatique serait phénoménale. Wait & see.

BREF !

Quelques questions parmi d’autres qui amorcent un débat auquel, en tant que spectateurs, nous devons également prendre part. N’hésitez donc pas à laisser votre avis dans les commentaires, et à prendre activement part à cette réflexion.
En attendant, il faudrait être attentif au palmarès du 70ème festival de Cannes, car s’il décide d’être aussi politique qu’à l’accoutumée, il pourrait bien changer la face de l’industrie cinématographique française.

OKJA de Bong Joon-ho sera dans tous les cas, diffusé dès le 28 juin 2017, non pas en salles mais SUR NETFLIX.

Georgeslechameau

VOTRE AVIS ?

 

*Génération Z : nés avec le 21è siècle, ils ont toujours connu l’internet, et l’accès immédiat à l’information et à la culture
** le binge watching, un terme véritablement popularisé par Netflix, puisque les épisodes d’une série y sont toujours disponibles en un bloc, et non semaine par semaine comme sur d’autres chaînes.

 

 

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Kefa
Invité

Bonjour,
Et merci pour cet article qui soulève des questions importantes. Plus qu’un avis, j’ai une question à propos du film Okja. J’ai lu qq part qu’il serait diffusé en salles en Corée du sud, aux USA et en Grande-Bretagne. Cela voudrait-il dire que l’industrie française du cinéma joue le rôle de “conservateur” avec sa sacro-sainte chronologie des médias?

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