© Memento Distribution / Oslo Pictures

JULIE (EN 12 CHAPITRES), vivre ne peut attendre – Critique

Fabian Rédacteur

La grâce peut-elle couler dans les veines d’un film ? Face à JULIE (EN 12 CHAPITRES), difficile de ne pas y voir un petit miracle de cinéma. Si proche du cœur, si proche de nos vies, le cinquième film de Joachim Trier est une superbe déflagration qui ne manque ni de beauté ni de souffle. Ni d’une actrice solaire au charme dévastateur, Renate Reinsve, prix d’interprétation à Cannes cette année. On peut désormais l’affirmer : le cinéaste norvégien serait donc descendu des cieux pour nous apporter un message essentiel ; tout va bien se passer car vivre ne peut attendre. Coup de cœur, inévitable.

Le spleen, Joachim Trier nous l’avait refilé. Il y a 10 ans déjà, il nous baladait dans les rues d’Oslo, aux côtés de son feu follet, à la recherche d’un temps passé qui ne se rattrapait plus. C’était beau comme une dépression. Car dans le tragique de sa fin, nous parvenions à trouver l’apaisement. L’apaisement dans la justesse de l’errance ; et ce crépuscule pour une aube. Ne restait, pour le cinéaste, qu’à plonger dans ces nouvelles lueurs. Son rayon de soleil, il le trouvera en Julie, personnage incandescent, indécis mais flamboyant, filmé comme une tempête de charme et d’instabilité. JULIE (EN 12 CHAPITRES), c’est un peu comme un poème de Keats. C’est beau, c’est solaire, c’est lumineux, c’est passionné, c’est fougueux et plein de papillons. On imagine bien Trier nous présenter sa Julie comme s’il nous offrait un cadeau : « Regarde, le voici ; je le tends vers toi. Mon film que voici vivant. » Ce film, c’est une pulsation du cœur. Il bat, il respire et nous ouvre ses bras. Comment refuser une si douce étreinte ? On ne la refuse pas, tout simplement.

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On s’en souvient : au silence de ses derniers plans, Oslo, 31 août voyait se succéder quelques lamentations signées The White Birch : « Through the wilting trees / I could only see the dark ». Les lamentations n’ont pas effacé les doutes. Mais la jouissance a pris le pas sur les pleurs : JULIE (EN 12 CHAPITRES), c’est la lumière après l’obscurité. C’est la joie de vivre qui nage dans ce spleen « Trierien ». Christopher Cross donnera le « la » au déhanché de Julie : « I’m on the run/ No time to sleep / I’ve got to ride / Ride like the wind / To be free again. » Julie, c’est elle, c’est cette femme en fuite vers l’avant, c’est cet ouragan qui emporte tout sur son passage. Le premier plan sculpte l’icône : un profil, une silhouette centrale, une cigarette consumée, un souffle, un panorama sur Olso, une quiétude, un regard porté sur le hors-champ. Oui, Julie cherche déjà à sortir du cadre. Mais elle reste là, indécise face à la direction à prendre. Le film, lui, empruntera des sentiers connus, mais jamais en mode touristique. Tant mieux, car l’orientation, ce n’est pas le fort de Julie : médecine, psychologie, photographie, littérature, elle cherche sa place dans la société sans vraiment la trouver. Et ses 20 ans disparaissent dans le vent : bienvenue dans l’âge – toujours ingrat – où il faut faire des choix.

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Reprise ? Dans ce concentré de vie hyper-dynamique qui fait office de prologue, Trier semble renouer avec le mouvement qui ouvrait déjà son premier long Nouvelle Donne : des pensées fugaces, une voix-off intrusive, une douce folie, une recherche de liberté, un saut vers quelque chose ; vers des rêves, des succès et des échecs. Le film nous explose alors au visage ; si bien qu’il nous aspire dans son souffle. L’uppercut ne fait que commencer. Le programme sera structuré mais dissipé, construit mais instable, fictif mais authentique : JULIE (EN 12 CHAPITRES) est l’opus du recommencement, la boucle bouclée d’une « trilogie d’Oslo » qui avait comme point d’orgue un solaire – et mélancolique – 31 août.

JULIE, c’est une mosaïque d’instants volés au temps, un collage chic – mais pas toc – d’épisodes qui s’assemblent pour raconter la quête d’une héroïne des temps modernes ; une impulsive qui s’élance dans la vie comme Frances Ha (alias Greta Gerwig) s’élançait dans les rues de New York sur du Bowie. On pense aussi à l’errance d’Eva en août de Jonas Trueba. Comme dans un film de Rohmer, Julie est à la recherche de son rayon vert ; c’est-à-dire d’elle-même, de ce rayon qui au contact d’une rétine permet de voir clair dans ses propres sentiments et ceux des autres. In fine, le Saint Graal ou un trouble de la vue ? Non, simplement la vie qui continue d’avancer et du temps qui a passé. Et nous, tout ce que l’on demande, c’est un rayon de Julie pour faire battre notre cœur.

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On se souvient de cette magnifique séquence au cœur d’Oslo, 31 août ; celle d’une oreille baladeuse dans un café et d’une mise en regard de quelques intimités. Trier s’immisçait dans les conversations des gens avec une telle délicatesse qu’il parvenait à toucher à quelque chose d’infiniment humain et de magnifiquement banal. C’était là, dans les mots arrachés au quotidien, dans les regards vulnérables et les petites attentions que, soudain, le film trouvait l’apaisement. Une succession de frôlements d’où le cinéaste extrayait des fragments de conversations, à l’instar de cette jeune femme qui listait ses objectifs de vie : « fabriquer des choses utiles de tous les jours, peindre des tableaux magnifiques qui reflètent ce que je suis vraiment » ; Trier peut au moins cocher cela dans sa liste. Car comme Oslo, 31 août, JULIE (EN 12 CHAPITRES) contient de magnifiques coups de pinceaux menant à une toile qui se prendrait pour un miroir. Le reflet est troublant de vérité. Faut-il un acte de foi pour y croire ? Peut-être. Mais au fond, c’est un acte de réminiscence sur notre propre vie que nous invite à faire Joachim Trier. Le film est ainsi traversé par ces éternels questionnements existentiels : comment devient-on la personne que l’on est ? Et plus encore, qui est-on ? Qu’est-ce que l’on attend de la vie ? Peut-on être épanoui sans enfant ? Peut-on vivre sans regrets ? Que deviennent les souvenirs quand la personne que l’on aime n’est plus là pour les porter ? Trier préfère la perdition aux réponses. Et c’est tout à son honneur.

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Son récit – composé avec son comparse de toujours Eskil Vogt – s’avère rigoureux, structuré, assuré et accueille l’imprévisible par fragments, par chapitres : s’il convoque une structure littéraire et mélodramatique, c’est aussi pour permettre à la vulnérabilité de se frayer un chemin dans une dynamique classique et codifiée. On pense ainsi parfois à l’écriture délicate de Sally Rooney et à l’adaptation de son Normal People où les cœurs s’effleuraient et se déchiraient, s’étreignaient et se retrouvaient : douze épisodes – comme les douze chapitres de Julie – qui racontaient la difficulté de gérer ses sentiments, la vulnérabilité derrière la banalité, l’égarement et la mise à nue de deux intimités et l’épanouissement au bout de toutes ces peines. JULIE (EN 12 CHAPITRES) constitue aussi un merveilleux écrin pour les sentiments. Difficile de ne pas être conquis par la spontanéité de la balade, la subtilité de l’observation et la finesse de la description ; avec toujours comme préoccupation centrale la vulnérabilité de l’humain, qu’importe le genre, masculin ou féminin. Richard Linklater n’est jamais loin aussi dans cette justesse de ton et ce portrait générationnel.

Un film solide, exalté et délicat qui ferait presque office de pacemaker pour les petits cœurs fragiles.

JULIE (EN 12 CHAPITRES) scanne aussi son époque sans pour autant la mettre sous psychanalyse. Au contraire, il s’agit toujours de questionner le rapport de l’être à son environnement ; un rapport toujours d’inadéquation ou d’inadaptation. Qu’il s’agisse d’une fameuse scène de débat télévisé où Aksel (Anders Danielsen Lie) s’embourbe face à une animatrice offensée ou d’un épisode où la crise écologique s’immisce au sein d’un couple, les séquences se veulent souvent mordantes et légères. On pense aussi à ce superbe moment de séduction où l’on frôle l’adultère sans jamais tomber dedans : loin des poncifs, le jeu s’avère aussi drôle que porteur d’une passion naissante ; quelque part dans ce ralenti sur une fumée partagée, dans ces odeurs que l’on renifle et ces intimités que l’on mate jusqu’au petit matin. Et parce qu’il faut garder l’émotion intacte, inutile d’en dire davantage sur ces fragments et ces instants de défonce. Il suffit simplement d’ouvrir les yeux, de se laisser porter et de vivre le film comme s’il était le premier. Hors du commun ? Au contraire, si proche du commun qu’il en devient extraordinaire. En tentant de comprendre l’intériorité d’une femme qui ne sait pas ce qu’elle est, Trier nous offre surtout un cinéma de la lumière dans l’obscurité des fêlures humaines. Le temps passe, et là encore, Julie court pour le rattraper.

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JULIE (EN 12 CHAPITRES), c’est aussi mettre le monde en pause pour courir désespérément après quelque chose qui a tout d’un fantasme. La séquence marque et opère un basculement / une rupture. L’espace d’un instant, on pense au Cashback de Sean Ellis qui arrêtait lui aussi le temps pour en extraire une mélancolie du regard ; celle d’un personnage qui voyait dans la « pause » une manière de voir le monde, de faire le point sur sa vie et de ne pas manquer ce qui lui échappe quand les aiguilles reprennent leur mouvement : « L’amour est là si on le veut, lové dans la beauté, caché derrière chaque seconde de la vie. Si on ne s’arrête jamais, on risque de le manquer. » S’arrêter devant le film de Trier, c’est donc s’extraire du réel pour ne pas manquer sa beauté. Et ce, avant que le ton ne se fasse plus grave. Car jamais l’expression « du rire aux larmes » n’aura été mieux employée : ainsi, la seconde partie du film voit le drame – et une bonne dose de mélancolie – venir infuser dans la comédie, sans jamais que cela ne devienne pesant. Dans ses ruptures de ton permanentes, JULIE (EN 12 CHAPITRES) balaie les larmes sur notre visage pour mieux accepter les regrets qui font de nous ce que nous sommes. Joachim Trier sait regarder de près ; dans ces cœurs qui ne montrent pas ce qu’ils ressentent, dans ces regards ou ces gestes qui les trahissent, dans ces moments où le dysfonctionnement se produit, où l’humain ne suit pas la logique, où le sentiment est palpable. Ce que nous contenons, Trier le révèle.

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Et qu’il est beau ce cinéma du vécu et de l’incertitude. Quelque chose se déclenche dès le premier regard. Plus qu’un courant qui passe, c’est l’électrocution. Si tous les regards se portent sur Renate Reinsve, la raison est simple : belle, spontanée, juste dans l’émotion, irrésistible par son sourire, parfaite dans ses nuances de jeu, l’actrice se confond avec le personnage avec une aisance remarquable. Le rôle est écrit pour elle, sur mesure (après un passage éclair et festif dans Oslo, 31 août), et son énergie contagieuse nous emporte. Si attachante. Si vraie. Puis vient la sidération lorsque l’on voit ce que son visage peut exprimer. Elle donne un nouveau sens à l’expression « crever l’écran » : est-ce donc cela du cinéma en trois dimensions ? Trier nous joue même une sérénade à trois acteurs ; trois superbes interprètes qui ne jouent pas simplement des personnages mais semblent incarner des personnes. Si proches de nous qu’on a l’impression de les connaître et de partager des souvenirs avec eux.

Si Herbert Nordrum s’avère épatant, Anders Danielsen Lie, lui, livre une magistrale et bouleversante prestation. En trois films « trieriens », il aura traversé le temps et pris quelques ridules sans que son regard ne change. Les larmes sont toujours là. Surtout dans ces moments où le visage de l’acteur s’effrite pour révéler une fragilité cachée, une douleur, une émotion retenue, un sentiment partagé, une confession : « je n’ai pas réussi à te faire voir à quel point tu es merveilleuse. » L’émotion passe ici par des gestes, par des contractions sur des visages, des regards, des frôlements, des frottements, des effritements. Ce n’est pas pour rien que JULIE (EN 12 CHAPITRES) est avant tout un film d’acteurs et d’actrices.

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Mais JULIE (EN 12 CHAPITRES) est aussi une œuvre formellement audacieuse qui voit chaque visage, chaque expression, chaque mouvement, être sublimé par le regard du cinéaste. Kasper Tuxen fait ainsi des miracles à la photographie : il capte, en 35mm, la texture de la vie, son grain, sa délicate lumière et le rayonnement des visages. Toute l’intériorité des personnages, enveloppés dans une lumineuse aura, ressort sur la pellicule. On se croirait dans un film de Mikhaël Hers. La photographie donne alors l’irrésistible envie de déambuler dans les rues du crépuscule jusqu’à l’aube et de revivre l’euphorie d’une nuit passée à espérer que chaque instant durerait éternellement.

Face à ce temps mis en boîte, Trier déploie une mise en scène précise et dynamique où chaque « geste », aussi artificiel soit-il, parvient à toucher juste dans l’émotion. Qu’il s’agisse d’un solo d’air batterie ou d’un regard sur l’horizon, le cinéaste parvient à trouver le cinéma dans la banalité. Puisque l’on vit toujours dans un film en germe et il ne tient qu’à nous d’orienter notre regard. Chaque mouvement nous fait alors l’effet d’une caresse. Tout va bien se passer, nous dit-elle. Oui, difficile de refuser l’étreinte que nous fait Joachim Trier. Ses bras de cinéma sont si réconfortants. Surtout lorsque Harry Nilsson accompagne ces images pour leur donner une saveur d’autant plus mémorable : There’s nothing left to say / I’ll pack up my memories then I’ll walk away. Effectivement, tout a été dit.

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N’était-ce pas Bertrand Tavernier – le saint patron – qui affirmait que le cinéma lui avait appris à aimer la vie ? Encore un film qui vient s’ajouter à l’édifice : JULIE (EN 12 CHAPITRES) ou comment apprendre à vivre au fil de nos indécisions. Je dirais même plus : face à cette épopée du sentiment surgit la même impression que face à un film de Guillaume Brac ; si juste dans sa compréhension de la vie que celle-ci finit par faire pâle figure en comparaison. Mais là encore, ce n’est qu’un fantasme de réel où la vie se filme comme une aventure mouvementée (cinématique, littéralement). L’importance, c’est d’y croire. Et comment ne pas croire quand on a Joachim Trier qui nous sert de regard ? La formidable illusion que le film entretient, c’est cette sensation que le film nous parle directement. Si bien qu’il devient presque impossible de mettre des mots sur ce concentré de vie. Il faut le ressentir pour pouvoir en dire quelque chose : quelques frissons, des poils hérissés, une ridule au coin des lèvres, un cœur qui bat au rythme des images.

Oslo, 31 août était déjà une claque foudroyante. Alors on a tendu l’autre joue pour que Trier nous en colle une nouvelle ; une bonne grosse gifle qui a cette fois la saveur d’une caresse. Le cerveau s’adapte à un tel choc. Il développe une partie spécialement dédiée au film, un petit cocon que l’on vient percer lorsque les yeux deviennent pluvieux et l’esprit nuageux. JULIE (EN 12 CHAPITRES), c’est un film solide, exalté et délicat qui ferait presque office de pacemaker pour les petits cœurs fragiles. Sa force, c’est son personnage féminin, son actrice, son ouragan, son cyclone : ballotté par cette tempête de vie, la seule direction à prendre est la percée jusqu’au cœur, jusqu’à l’effritement, jusqu’à l’émotion ; avant que la libération ne suive sur du Garfunkel. It’s the end of the road. It is life, it’s the sun. It’s a hunch, it’s a hope. Puis la petite mélodie repart. Et silencieux, lorsque les lumières se rallument, on se murmure tout bas : c’est donc cela vivre. Ou peut-être n’était-ce que du cinéma ?

Fabian Jestin

Note des lecteurs4 Notes
Titre original : Verdens verste menneske / The Worst Person in the World
Réalisation : Joachim Trier
Scénario : Joachim Trier et Eskil Vogt
Acteurs principaux : Renate Reinsve, Anders Danielsen Lie, Herbert Nordrum, Maria Grazia Di Meo, Hans Olav Brenner
Date de sortie : 13 octobre 2021
Durée : 2h01
4.5
Irrésistible
Rédacteur
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Colette
Colette
Invité.e
31 octobre 2021 4 h 27 min

Un commentaire intelligent, d’une rare finesse

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