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Crédits : Mike Coppola / Filmmagic

Jamie Lee Curtis, plus qu’un cri – Portrait

Longtemps résumée à Halloween et aux quelques films d’horreur qu’elle a pu tourner à la fin des années 70, Jamie Lee Curtis a su faire oublier cette image et mener sa carrière d’actrice de manière brillante, en cultivant une image de femme de tête, libre et indomptable. D’abord fille de stars, vedette de l’horreur puis sex-symbol, ses derniers coups d’éclat achèvent de l’ériger en icône culte.

L’enfant de la balle

De notoriété publique, Jamie Lee Curtis est une enfant de la balle. Elle naît à Los Angeles le 22 novembre 1958, fruit des amours des acteurs Janet Leigh et Tony Curtis. Icône de l’âge d’or d’Hollywood, son père a notamment donné la réplique à Marilyn dans Certains l’aiment chaud de Billy Wilder, avant d’incarner le poète Antonius dans le Spartacus de Stanley Kubrick.

Toute aussi marquante avec plus d’une cinquantaine de films à son actif, Janet Leigh s’est, de son côté, distinguée comme l’une des vedettes les plus notables de la MGM. Bien qu’elle ait tourné aux côtés des plus grands, de Robert Mitchum à Kirk Douglas, en passant par John Wayne, l’histoire retient surtout ses cris de terreur sous les coups de couteau répétés de Norman Bates dans Psychose d’Alfred Hitchcock en 1960.

Photo de Tony Curtis et Marilyn Monroe
Tony Curtis et Marilyn Monroe sur le tournage de Certains l’aiment chaud / Crédits : D.R.

De l’avis même de Jamie Lee, Tony Curtis fut un père absent, cocaïnomane et dépendant, initiant même sa fille aux drogues dures dans les années 70. Divorcée de Curtis en 1962, Janet Leigh élève leurs deux filles, Jamie et Kelly, avec le soutien de son quatrième époux, un homme d’affaires du nom de Robert Brandt. Lassée du système hollywoodien, fatiguée d’enchaîner les tournages, l’illustre actrice s’éloigne peu à peu du cinéma pour multiplier les apparitions à la télévision dès la fin des années 60.

Avec un tel pedigree, Jamie Lee Curtis aurait pu se retrouver bien plus jeune sous les feux de la rampe si elle en avait exprimé le souhait. Or, il n’en est rien. Sa mère n’aspirait effectivement pas à ce que ses enfants évoluent dans ce milieu. Élevée à l’écart d’Hollywood, la jeune Jamie entame donc des études pour devenir assistante sociale à l’université du Pacifique… Avant de tout plaquer en 1977 pour devenir actrice.

Photo de Jamie Lee Curtis et Janet Leigh
Jamie Lee Curtis et sa mère, Janet Leigh / Crédits : D.R.

Résolue à ne pas invoquer le carnet d’adresse de ses parents, Jamie Lee Curtis court le casting dans le plus grand secret, décidée à ne révéler son projet à sa famille qu’une fois un premier rôle décroché. Très vite, on l’aperçoit dans quelques séries oubliées, comme Quincy en 1977, mais aussi dans un épisode de Columbo, où elle interprète une serveuse arrachant un donut de la bouche de Peter Falk.

Malgré ses résolutions, son patronyme dut quand même aider… Puisqu’en 1978, elle obtient un rôle d’importance dans la série adaptée du film Opération Jupons, où son père était apparu en 1959. Malheureusement, après l’échec de la première saison, la série est annulée et l’actrice se retrouve au chômage technique.

“J’étais dévastée, j’ai bien cru que je ne travaillerais plus jamais, explique-t-elle dans l’épisode de E True Hollywood consacré à sa carrière. Et puis, Chuck Bender, mon manager, m’a appelée pour me dire qu’il m’avait placée sur un petit film et que l’équipe voulait me rencontrer.” Elle l’ignore encore, mais la vie de Jamie Lee Curtis est sur le point de prendre un tournant majeur… Puisque ce petit film n’est autre qu’Halloween de John Carpenter.

La Scream queen

Sur ce nouveau projet plane, cette fois, l’ombre de sa mère. En apprenant sa prestigieuse filiation, le distributeur Irvin Yablans envisage même d’inscrire la tagline : “Après la mère… La fille !” sur les affiches du film de John Carpenter. Or, à bien y réfléchir, cette formule se serait avérée trompeuse. Puisqu’à l’inverse de Janet Leigh dans Psychose, le personnage de Laurie Strode survit aux attaques répétées de son agresseur. Bien que scream queen, elle est aussi final girl – dernière survivante. Une chance que n’aura pas connu Marion Crane face à Norman Bates.

Toutefois, cette condition de dernière survivante ne définit pas pour autant Laurie Strode comme une héroïne forte et battante. Au contraire, le film la caractérise bel et bien comme une victime, la proie d’un chasseur en lutte pour sa survie. Plus encore, Michael Myers demeure une incarnation du mal à l’état brut. Or, construite en opposition, Laurie Strode apparaît comme une gentille lycéenne avec des barrettes dans les cheveux, à la fois vierge, pure et innocente. Une petite souris entre les griffes d’un énorme chat sadique.

Photo de Jamie Lee Curtis
Halloween / Crédit : Splendor film

Sorti en 1978, Halloween obtient un succès retentissant. Malheureusement, il ne parvient pas à faire décoller la carrière de son actrice principale. Sûrement en raison de la teneur du rôle de Laurie Strode. En effet, les vedettes féminines du cinéma d’exploitation étaient alors et peinent encore à être considérées autrement que comme des actrices mineures, payées à s’époumoner, voire à s’effeuiller dans des slashers pour adolescents.

Jamie Lee Curtis se voit donc dans l’obligation de courir le cachet pendant près de deux ans. On la voit notamment apparaître aux côtés de sa mère le temps d’un épisode dans La Croisière s’amuse. Reléguée à de la figuration dans des feuilletons télé, l’actrice commence à désespérer de retrouver un rôle d’envergure un jour.

Une situation qui désespère John Carpenter, attaché à sa personnalité et élogieux sur ses talents : “Je n’avais pas tellement d’indications à donner à Jamie sur Halloween. Elle savait exactement ce qu’elle devait faire. Elle était très instinctive et énergique. Je l’adorais. Et je l’adore toujours.”, confiait-il en 2018, lors de la promotion du onzième film de la franchise Halloween.

Carpenter la rappelle une seconde fois en 1980 pour The Fog, où elle s’apprête à tenir un rôle plus consistant. Plus affirmée, moins enfantine, Jamie Lee Curtis crève l’écran sous les traits d’Elizabeth Solley, une auto-stoppeuse impudente. Dès sa première apparition, où elle demande à baiser l’automobiliste qui la prend en charge, le mythe de Laurie Strode s’effondre. Malheureusement, peu salué par la critique en son temps, The Fog ne relève pas de la consécration professionnelle pour l’actrice.

Photo du film LE MONSTRE DU TRAIN
Le Monstre du train / Crédit : D.R.

Le film rencontre toutefois un grand succès commercial et définit Jamie Lee Curtis avant tout comme une actrice de genre. En effet, la star d’Halloween enchaîne ensuite les slashers plus ou moins oubliables avec Le Bal de l’horreur et Le Monstre du train en 1980. Ce début de carrière l’installe durablement comme une scream queen (star du cinéma d’horreur) incontournable. Pourtant, avant son retour au genre dans les années 2010, Jamie Lee Curtis n’aura finalement joué que dans cinq films d’horreur à ce stade de sa carrière.

Son cinquième et dernier fut d’ailleurs Halloween II, une suite décevante, et d’autant plus regrettable qu’aucun des artisans du projet n’en avait réellement envie. Lors de la promotion des derniers volets de la saga Halloween, John Carpenter a longuement expliqué que ce deuxième opus n’avait pas lieu d’être. L’équipe ne s’est jamais montrée motivée et n’y voyait que peu d’intérêt. Et Jamie Lee Curtis ne se sentait pas plus concernée. L’actrice aspirait effectivement à autre chose. Au point qu’elle porte une perruque dans ce second volet, donnant ainsi la primeur à un tout autre projet.

En effet, Jamie s’est coupé les cheveux au début des années 80 et a ainsi esquissé sa légende. Celle de cette actrice sculpturale, au visage émacié et au tempérament impétueux, reconnaissable à ses cheveux courts. On l’aperçoit une dernière fois avec les cheveux longs dans Road games en 1981, un film de genre australien, qui lui offre un rôle dans la lignée de celui qu’elle incarnait dans The Fog.

Photo du film DÉVIATION MORTELLE
Road Games / Crédits : D.R.

Lassée de son statut de scream queen, Jamie Lee Curtis estime d’ailleurs que ses cheveux courts lui confèrent une image opposée à celle de ses rôles de victime. Plus qu’une signature, ils témoignent de son émancipation personnelle et marquent son entrée dans la cour des grands. “Halloween a fait ma carrière, expliquait-elle en 2018. Mais ayant été élevée dans le show-business, j’ai très vite compris que ce truc de scream queen ne pouvait pas durer. Si tu portes cette couronne trop longtemps, ils ne verront bientôt plus que ça. J’ai donc fait Halloween II, puis la boucle était bouclée, bye, bye.”

The Body

Encore considérée comme une vedette du cinéma d’horreur, Curtis entretient une image plus sulfureuse, qui lui permet d’accéder à des rôles plus atypiques. C’est ainsi qu’elle se retrouve dans la peau d’Ophélie, la prostituée d’Un fauteuil pour deux en 1983. Si vue d’aujourd’hui, la comédie de John Landis accumule les clichés sexistes et idées reçues de son époque, Ophélie parvient tout de même à faire progresser le personnage de Dan Aykrod vers davantage de tolérance, par son intelligence et son sens de la ruse.

Rodée ainsi à l’exercice de la comédie, Jamie Lee Curtis s’y adonne un peu plus dans Un Poisson nommé Wanda de Charles Crichton en 1988. Cette fois, l’actrice intègre une bande de malfrats qui organise un vol de diamants à mains armées. Là encore, le personnage de Wanda se sert de ses atouts pour obtenir ce qu’elle désire. Dès lors commence à se profiler une réputation de sex-symbol, mais dans le même temps, également celle d’une femme forte, capable de faire plier tous les hommes à sa volonté.

Photo de Jamie Lee Curtis
Perfect / Crédit : DR

Loin de vouloir s’en extirper, Jamie Lee Curtis cultive cette image et prend ainsi sa revanche sur ses précédents rôles de victime hurlante. Bientôt, on la surnomme “The Body” et un culte est voué à son corps fin et musclé, incarnation parfaite de la tendance fitness accrue des années 80. Cette fascination pour son physique atteindra d’ailleurs son paroxysme en 1985 dans Perfect, où elle interprète une coach d’aérobic aux côtés de John Travolta, autre acteur vénéré en son temps pour sa plastique.

Un brin too much, Perfect sera un échec critique et commercial et vaudra à Jamie Lee Curtis sa première nomination aux Razzie Awards pour pire second rôle féminin. En effet, l’époque change et les gloires passées commencent à s’étioler. Malgré tout, Curtis négocie le virage des années 90 en se dirigeant vers des rôles plus complexes, comme celui de Megan Turner, la femme flic de Blue Steel en 1990. Malheureusement, en dépit d’une réception critique élogieuse, le film ne rencontre pas le succès escompté et l’actrice choisit, comme sa mère avant elle, de consolider sa carrière à la télévision, avec des séries comme Anything But Love.

Photo de Jamie Lee Curtis
True lies / Crédit : 20th century fox

Après quelques passages dans des réalisations plus mièvres comme My Girl et sa suite, elle abandonne finalement le drame pour retourner à ses fondamentaux en 1994. On la retrouve alors dans True Lies de James Cameron. Plus sexy que jamais, elle laisse Arnold Schwarzenegger ébahi devant ses courbes, dans une scène de strip-tease aussi drôle qu’exaltante. Malheureusement, la fin des années 90 et le début des années 2000 n’offriront que peu de rôles marquants à l’actrice. Toutefois, son retour progressif au cinéma de genre et à l’horreur – au départ pourtant anecdotique – va peu à peu lui permettre de donner un nouvel élan à sa carrière.

L’icône culte

Dès 1998, Jamie Lee Curtis reprend le rôle de Laurie Strode dans Halloween, 20 ans après – dit « H20«  pour les intimes. Deux décennies avant le requel de David Gordon Green, H20 préfigure déjà la Laurie Strode mère célibataire, traumatisée et obsessionnelle du film de 2018. Devenue enseignante dans un lycée cossu de Californie, elle verrouille systématiquement portes et fenêtres à double tour et vit dans une peur constante… Jusqu’à l’apparition de Michael Myers. Dès lors, elle s’affirme et établit une stratégie pour se débarrasser du tueur et lui rendre coup pour coup. Laurie Strode aurait ainsi pu déjà s’en sortir grandie – si des scénaristes peu scrupuleux n’avaient pas choisi de la tuer quatre ans plus tard dans le désastreux Halloween, Ressurection.

Photo de Jamie Lee Curtis
Halloween Resurrection / Crédit : TFM distribution

Désormais loin d’Haddonfield, Jamie Lee Curtis connaît deux grands succès commerciaux dans les années 2000. D’abord dans Freaky Friday, le remake d’Un vendredi dingue, dingue, dingue en 2003. Puis, dans Le Chihuahua de Berverly Hills en 2008. Certainement pas ses meilleurs rôles, les deux longs-métrages lui permettent tout de même de revenir à la télévision. On se souvient notamment d’elle dans NCIS : Enquêtes spéciales, où elle incarnait une charismatique psychologue au service du Pentagone. Toujours mue par son aura de femme de tête, elle fut l’une des premières protagonistes de la série à parvenir à séduire l’abrupt agent Gibbs.

Toujours à la télévision, Jamie Lee Curtis intègre ensuite le casting de Scream Queens en 2015 – un premier pas vers la réconciliation avec son passé de star de l’horreur. Par la dimension parodique et méta de la série, elle assume son statut d’icône du genre et ose même pousser le curseur en reproduisant l’inéluctable scène de la douche. Comme sa mère dans Psychose en 1960, elle se lave dans un long plan subjectif… Avant d’assommer elle-même le tueur en s’exclamant : “J’ai déjà vu ce film une bonne cinquantaine de fois !”

Retour à Haddonfield

Dès lors, Jamie Lee Curtis acquiert peu à peu une stature culte, fruit d’une lente construction, à la jonction entre son statut de scream queen ultime et son image de femme forte inébranlable. En 2018, elle achève d’asseoir cette réputation, en endossant une dernière fois le rôle de Laurie Strode pour le triptyque final d’Halloween, réalisé par David Gordon Green. Productrice exécutrice aux côtés de John Carpenter, elle a désormais voix au chapitre et obtient un pouvoir décisionnel sur le devenir de son personnage. À ce titre, les trois volets de la nouvelle saga sanctifient Laurie Strode comme une martyr, seule à pouvoir résister face au mal absolu.

Photo de Jamie Lee Curtis
Halloween (2018) / Crédit : Universal Pictures international France

Toutefois, l’actrice tient toujours à se distancier du personnage : “Je porte une perruque dans le film. Parce qu’avec les cheveux courts, les gens me voient comme “Jamie”, confiait-elle à la sortie du premier film. Une femme d’un certain âge, qui n’a pas froid aux yeux, qui parle haut, qui dit ce qu’elle pense. Porteuse, je l’espère, d’une authenticité et d’une certaine intégrité. Et Laurie, c’est tout l’inverse : parano, recluse, obsessionnelle, ne faisant confiance à personne.”

En effet, Laurie Strode a longuement cultivé sa haine et s’est surentrainée pour tuer Michael Myers de ses propres mains. Parallèle meta avec la rage de l’ancienne scream queen qui, las de jouer les victimes, prend désormais l’ascendant sur le démon. Tandis que le premier film installe le personnage, le deuxième, Halloween kills, tend à démontrer qu’elle est la seule à pouvoir inverser la vapeur et à faire du chasseur la proie. Le troisième, Halloween Ends, sorti en octobre dernier, la voit enfin donner la mort à Michael Myers dans un acte de résilience, débarrassé de toute haine. La boucle est ainsi bouclée : l’actrice est enfin réconciliée avec son passé et tire un trait définitif sur son rôle le plus mythique.

Photo de Jamie Lee Curtis
Everything, everywhere, all at once / Crédit : Leonine

En parallèle du final d’Halloween, Jamie Lee Curtis interprète en 2022 un rôle à contre-emploi dans une production A24 : le succès surprise Everything, everywhere, all at once. Face à Michelle Yeoh, autre figure badass de la pop culture, elle incarne une perceptrice des impôts, acariâtre et en surpoids. Pourtant, peu à peu, on s’aperçoit de l’humanité profonde de ce personnage qui, face à la détresse toute féminine de son interlocutrice, finit par faire preuve de clémence et même, par lui témoigner une certaine amitié.

Un rôle surprenant, loin des clichés habituels de la femme d’âge mûr aigrie par la vie. Un rôle effectivement taillé sur mesure pour Jamie Lee Curtis… Une actrice qui a su mener sa carrière comme elle l’entendait, en accord avec ses convictions et avec l’image qu’elle souhaitait et a su se donner. Un sex-symbol, doublé d’une femme brillante et pleine d’humour… Bien plus qu’un cri dans un épisode d’Halloween. Bref. En trois mots comme en cent : une icône culte.

Lily Nelson

Auteur·rice

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